D'abord, ce fut le profil même de la ligne qui m'apparut. Devant moi, je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions! Nous filions!… Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j'eus cependant le temps de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait près de l'appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie… la tranchée profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit…
Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop d'ouragan… Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais où nous étions, je songeais:
—Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une courbe si accentuée qu'à l'allure où je roule, nos roues vont chasser hors du rail…
Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La machine, tout le train pencha… les rails grincèrent sous les roues affolées… et nous passâmes!…
Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'étant plus alimentés allaient s'éteindre… La machine s'arrêterait… Le garde-freins accourrait en tête du train… Je lui dirais ce qui avait eu lieu… Il poserait des pétards à l'avant et à l'arrière… Nous étions sauvés!…
Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare, quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était fermé. La voie sur laquelle je m'engageais n'était pas libre…
Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas. Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lancé sur une locomotive à plus de cent à l'heure, est averti qu'un obstacle lui barre la route!…
Rien n'existait plus en moi que cette pensée:
—Si tu n'arrêtes pas, tu vas aller t'écraser avec tout ton train!—Pour éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi… Mais ce geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire… et tu verras tout… tu assisteras au drame… tu vivras cette agonie cent fois plus effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur laquelle tu iras te broyer… de la regarder grandir… de courir sur elle!…
Je voulais fermer les yeux… Je ne pouvais pas. C'était plus fort que moi, plus fort que tout. Il fallait… Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai vu! Je devinai l'obstacle avant même qu'il apparût. Bientôt, je n'eus plus de doute… C'était un train en détresse qui obstruait la voie. Je distinguai son ombre et ses feux d'arrière! Ça approchait… Ça approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours! Arrêtez!…» Qui pouvait m'entendre? Ça approchait. Tout était mort en moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l'effroyable vie de mes yeux qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en déroute.