Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion qu'il donnait à l'autre, et que l'autre lui rendait, d'être un heureux, un riche charitable…
Sur les quais, l'aveugle, sentant la fraîcheur de l'eau voisine, lui dit:
—Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien.
—Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave.
Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu'il avait tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?… Ce que, dans son imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l'amour, n'avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne venait-elle pas de le lui offrir?… Cet aveugle se douterait-il qu'il s'était appuyé au bras d'un mendiant pareil à lui? Lui-même n'avait-il pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans mélange, de ce soir?…
Tandis qu'il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité revenait. Il dit une seconde fois:
—Oui… je vais vous laisser.
Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s'arrêta, fouillant encore dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous… Plus rien…
Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme l'autre lui disait:
—Merci, monsieur… Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes prières…