Il se laissa conduire au régiment sans révolte ni regret.

D'abord, la vie lui sembla facile et douce. Habitué à coucher le plus souvent à la belle étoile, à manger à la fortune du chemin, à grelotter, l'hiver, sous des haillons troués, à marcher tout le jour, le ventre creux, les jambes molles, il pensa, regardant le ciel d'automne, la terre nue, les arbres défeuillés et luisants, qu'en parlant de sa chance, on faisait allusion à son passé de misère, à ce présent de repos… Il s'étonnait d'entendre ses camarades se plaindre, et parlait peu, sachant très peu de mots.

L'hiver fut rude. L'exercice achevé, il contemplait les toits ouatés de neige, les oiseaux qui, dans les gouttières, piquaient la glace pour se désaltérer, les cheminées d'où la fumée montait, droite et légère, songeant:

—Je suis à l'abri, moi!… j'ai un lit!… Dans la chambrée, le poêle ronfle… je suis bien!…

Mais lorsque, avec le printemps revenu, les premiers bourgeons pointèrent au bout des branches, lorsqu'il revit le soleil, le ciel clair et les matinées lumineuses, un étrange malaise s'empara de lui.

Accoudé à la fenêtre, les poings au menton, les oreilles remplies d'un bruissement confus, les yeux mi-clos, il oublia l'abri des mauvais jours, les vêtements chauds; la bouche grande ouverte, il aspirait à pleins poumons la brise, qui lui portait, avec le parfum des campagnes, le souffle immense des espaces sans fin, et le ressouvenir de sa liberté en haillons…

Il devint triste, préoccupé, nerveux. Le soir, après la soupe, il s'enfuyait à travers champs. Mais, si loin qu'il courût, il humait encore l'haleine de la ville, il voyait les toits bleus des maisons, les longues cheminées des usines; il entendait les sonneries de la caserne, et cela l'empêchait de regarder les vastes horizons, d'écouter la musique des plaines… Il se parlait à lui-même:

—Tu n'es point fait pour cette existence-là!… Il faut reprendre ton bâton, ta besace!… Oui… mais… et la prison?…

Il résista de toutes ses forces deux semaines. Il était si triste, si las, que des camarades lui dirent:

—Faut te faire porter malade, Paradieu!