Mais il hocha la tête, et un beau soir, n'y tenant plus, il sortit comme de coutume, à cinq heures, déroba chez un fripier un vieux pantalon, une blouse, jeta par-dessus le pont son uniforme, sa baïonnette… et ne rentra plus au quartier.
Il marcha toute la nuit et tout le jour. Une ivresse le tenait. Il allait sous le ciel profond, libre, joyeux, à l'aventure. A l'ombre des saules, assis près d'un ruisseau, il riait et pleurait à la fois, les mains jointes, en extase, devant l'eau transparente, suivant le vol des libellules, l'ondulation des herbes et la nappe verte des champs, où les bêtes, le genou fléchi, broutaient avec un bruit gras et cadencé.
Pourtant, ce n'était plus en lui l'insouciance d'autrefois. Du contact rapide pris avec les hommes réguliers, il avait conservé, obscure et menaçante, la notion du châtiment.
Certes, il aimait toujours les bois et les grands prés, les arbres qui pleurent et les sources qui chantent; il les aimait peut-être plus qu'il ne les avait jamais aimés, et le soleil aussi, le compagnon géant qui fait les jours étincelants et permet les nuits tièdes; il les aimait… mais avec la terreur de leur être arraché. Il n'osait plus traverser les villages; il craignait les hommes, les fuyait, et, brusquement, au détour d'un chemin, des gendarmes lui mirent la main au collet.
Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné, pour désertion et destruction d'effets militaires, à cinq ans de prison.
Il ne comprit vraiment l'horreur—non de sa faute, mais de sa peine,—que lorsqu'il descendit de la voiture cellulaire, et pénétra dans le pénitencier.
Il endossa le pantalon et la vareuse bruns, le képi à longue visière, et, à la vue de la cour toute petite entourée de murs blancs, si hauts qu'il lui fallait jeter la tête en arrière pour voir le ciel; devant les casemates sombres et les arbres étiques, un froid mortel coula sur sa nuque. Il essaya de se raisonner un peu:
—Je ne suis pas perdu tout à fait, puisque je vois encore le ciel… Tant qu'on voit le soleil et le ciel, il y a de l'espoir… Autrement, ce serait la mort…
Mais au bout de vingt-quatre heures, il se mit à souffrir atrocement. A la caserne, c'était presque la liberté. Il pouvait, la journée achevée, galoper dans les champs. A l'exercice même (on les menait sur les remparts), ses pieds foulaient l'herbe verte et, devant lui, il regardait ce qui, jadis, était son bien: l'espace!…
Tandis qu'ici, il fallait demeurer tout le jour à l'atelier, sous l'oeil mauvais du sergent…