LE MASSACRE
DES
INNOCENTS
Le « Massacre des Innocents » parut pour la première fois en 1886, dans une petite revue : « La Pléiade », que quelques amis et moi avions fondée au Quartier Latin, et qui mourut d’inanition après son sixième numéro. Si je fais place ici à ces modestes pages d’un début sans éclat, — car je n’avais rien imprimé jusqu’à ce jour, — ce n’est pas que je m’abuse sur les mérites de cette œuvre de jeunesse, où je m’étais simplement appliqué à reproduire de mon mieux les divers épisodes d’un tableau du musée de Bruxelles, peint au XVIe siècle par Pieter Breughel-le-Vieux. Mais il m’a semblé que les événements avaient transformé cet humble exercice littéraire en une sorte de vision symbolique : car il n’est que trop vraisemblable que des scènes analogues ont dû se répéter dans plus d’un de nos malheureux villages des Flandres ou de Wallonie ; et que pour les décrire telles qu’elles viennent de se passer, il n’y aurait qu’à changer le nom des bourreaux et probablement, hélas ! à en accentuer la cruauté, l’injustice et l’horreur.
M. M.
LE
MASSACRE DES INNOCENTS
Ce vendredi, 26 du mois de décembre, vers l’heure du souper, un petit vacher vint à Bethléem en criant terriblement.
Des paysans qui buvaient de la cervoise en l’auberge du Lion-Bleu ouvrirent les volets pour regarder dans le verger du village, et virent l’enfant qui accourait sur la neige. Ils reconnurent que c’était le fils de Korneliz et lui crièrent par la fenêtre : « Qu’est-ce qu’il y a ? Allez vous coucher ! »
Mais il répondit avec épouvante que les Espagnols étaient arrivés, qu’ils avaient incendié la ferme, pendu sa mère, dans les noyers, et lié ses neuf petites sœurs au tronc d’un grand arbre.
Ces paysans sortirent brusquement de l’auberge, entourèrent l’enfant et l’interrogèrent. Il leur dit encore que les soldats étaient à cheval et vêtus de fer, qu’ils avaient enlevé les bêtes de son oncle Petrus Krayer et entreraient bientôt en forêt avec les moutons et les vaches.