VIII

Il faudrait, pour que l'épreuve fût plus décisive, que personne, ni le médium, ni les témoins, n'eût jamais connu l'existence de celui dont le mort révèle le passé; c'est-à-dire que tout lien vivant fût supprimé. Je ne crois pas que le fait se soit produit jusqu'à ce jour, ni même qu'il soit possible; en tout cas, le contrôle en deviendrait fort malaisé. Quoi qu'il en soit, le docteur Hodgson, qui a consacré une partie de sa vie à rechercher des phénomènes spécifiques, où les bornes de la puissance médiumnique fussent nettement outrepassées, croit les avoir découverts dans certains cas, parmi lesquels,—les autres étant à peu près de même nature,—je ne citerai que l'un des plus frappants[10]. En d'excellentes séances, assisté du médium Piper, il communique avec divers amis décédés qui lui rappellent une foule de souvenirs communs. Le médium, les esprits et lui-même semblent merveilleusement disposés, et les révélations sont abondantes, exactes et faciles. Dans cette atmosphère extrêmement favorable, il est mis en rapport avec l'âme d'un de ses meilleurs amis, mort il y a un an, et qu'il nomme simplement: A. A., qu'il a connu plus intimement que la plupart des esprits qui l'ont précédé, au rebours de ceux-ci, tout en établissant son identité d'une façon indubitable, ne fournit que des réponses incohérentes. Or A., dans les dernières années de sa vie, avait souffert de troubles cérébraux qui confinaient à l'aliénation mentale proprement dite.

[10] Proceedings, tome XIII, p. 349-50 et 375.

Le même phénomène paraît se reproduire chaque fois que des troubles semblables ont précédé la mort, ainsi qu'en cas de suicide.

Si l'on se tient uniquement à l'explication télépathique, fait observer le savant américain, si l'on prétend que toutes les paroles des désincarnés ne sont que des suggestions de mon subconscient, il est incompréhensible qu'après avoir obtenu des résultats satisfaisants avec des morts que j'avais moins connus et moins aimés que A., avec lesquels j'avais par conséquent bien moins de souvenirs communs, je ne tire de ce dernier, dans les mêmes séances, que des réponses incohérentes. Il faut donc croire que mon subconscient n'est pas seul en scène et qu'il a devant lui une personnalité bien vivante, bien réelle qui se trouve encore dans l'état d'esprit où elle était au moment de la mort, y demeure indépendante, n'y subit aucune influence, n'écoute nullement ce que je lui suggère à mon insu, et tire de son propre fonds ce qu'elle me révèle.

L'argument n'est pas négligeable, mais il n'aurait pleine valeur que s'il était certain qu'aucun de ceux qui assistaient à la séance n'eût connu la folie de A.; sinon l'on peut soutenir que l'idée de folie ayant pénétré dans le subconscient de l'un d'eux, elle y agit en conséquence et donne aux réponses suggérées un tour conforme à l'état d'esprit qu'elle présume chez le mort.

IX

A vrai dire, en étendant ainsi à l'extrême la puissance des médiums, nous nous munissons d'explications qui préviennent presque tout, barrent toutes les routes et enlèvent à peu près complètement aux esprits la faculté de se manifester de la manière qu'ils paraissent avoir choisie. Mais pourquoi choisissent-ils cette manière-là? Pourquoi se restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinément dans l'étroite bande de terrain que la mémoire occupe aux confins des deux mondes, et d'où ne peuvent nous venir que des témoignages indécis ou suspects? Ils n'ont donc point d'autres issues ni d'autres horizons? Pourquoi s'attardent-ils à végéter autour de nous dans leur petit passé, alors que débarrassés de la chair ils devraient pouvoir errer librement dans les étendues vierges de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore que ce n'est pas parmi nous mais chez eux, de l'autre côté de la tombe, qu'ils trouveront le signe qui nous attestera qu'ils survivent? Pourquoi s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce là ce qu'on trouve quand on baigne à même l'infini? Tout est-il nu, sans forme et sans lumière par delà notre dernière heure? S'il en est ainsi, qu'ils le disent; et le témoignage des ténèbres aura du moins une grandeur qui manque trop à ces façons de procureur et à ces procédés de juge d'instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie continuent? Est-ce vraiment la peine d'avoir passé par les défilés effrayants qui débouchent dans les champs éternels, pour nous rappeler que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin germain, était affligé de varices et d'une maladie d'estomac? A ce compte, j'aimerais mieux pour ceux que j'aime, la solitude auguste et glacée du néant. S'il leur est difficile, comme ils s'en plaignent, de se faire entendre à travers un organisme étranger et profondément endormi, ils nous disent sur le passé assez de choses minutieuses et précises pour nous prouver qu'ils en pourraient révéler d'analogues, sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-être pas encore, du moins sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul notre corps nous empêche d'approcher. Il y a mille choses, grandes ou petites et de nous ignorées, qu'on doit apercevoir lorsque des yeux infirmes n'arrêtent plus le regard. C'est dans ces régions dont un rien nous sépare, et non point parmi d'imbéciles ragots d'autrefois qu'ils trouveraient enfin la véritable et claire preuve qu'ils paraissent chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble cependant qu'on ait le droit d'attendre d'une intelligence que plus rien ne contraint, d'autres propos que ceux qu'elle évitait quand elle était encore soumise à la matière.

CHAPITRE VII
LA CORRESPONDANCE CROISÉE

I