On voit que William James est assez ébranlé; et il y a, dans son rapport, certains endroits où il paraît l'être encore davantage et où il dit formellement que les esprits ont «a finger in the pie», mot à mot, «un doigt dans le pâté». Ces hésitations d'un homme qui a renouvelé notre psychologie et qui possédait un cerveau aussi merveilleusement organisé et équilibré que celui de notre Taine, par exemple, sont significatives. Docteur en médecine et professeur de philosophie, très sceptique et scrupuleusement fidèle aux méthodes expérimentales, il avait trois et quatre fois qualité pour mener à bien de telles expériences. Il n'est pas question de se laisser ébranler à son tour par le prestige de ces hésitations; mais elles montrent, en tout cas, qu'il s'agit là d'un problème sérieux, le plus grave peut-être, si les données en étaient indiscutables, que nous ayons eu à résoudre depuis l'avènement du Christ; et qu'il ne suffit pas, pour s'en débarrasser, d'un haussement d'épaules ou d'un éclat de rire.

VI

Je suis forcé, faute de place, de renvoyer au texte même des Proceedings, ceux qui voudraient se faire, sur le cas «Piper-Hodgson», une opinion personnelle. Ce cas, du reste, est loin d'être l'un des plus frappants; il faudrait plutôt le classer, n'était la qualité des interlocuteurs, parmi les réussites moyennes de la série Piper. Hodgson, selon l'invariable coutume des esprits, tient d'abord à se faire reconnaître; et l'inévitable et fastidieux défilé des petites réminiscences recommence vingt fois de suite et remplit des pages et des pages. Comme d'habitude, en pareille occurrence, les souvenirs communs à l'interrogateur et à l'esprit qui est censé répondre, sont évoqués dans leurs détails les plus circonstanciés, les plus insignifiants, les plus cachés aussi, avec une avidité, une exactitude, une vivacité surprenantes. Et remarquez que le mort qui parle puise tous ces détails, avec une facilité invraisemblable, et de préférence, dirait-on, à même les trésors les plus oubliés et les plus inconscients de la mémoire du vivant qui l'écoute. Il ne fait grâce de rien; il se raccroche à tout avec une satisfaction puérile et une ardeur anxieuse, moins pour persuader aux autres que pour se prouver à soi-même qu'il existe toujours. Et l'obstination de ce pauvre être invisible qui s'évertue à se manifester à travers les portes, jusqu'ici sans fissures, qui nous séparent de nos destinées éternelles, est à la fois ridicule et tragique.—«Te rappelles-tu, William, qu'étant à la campagne, chez un tel, nous avons, avec les enfants, joué à tels et tels jeux, et qu'étant dans telle pièce, où se trouvaient tels et tels meubles, j'ai dit ceci et cela?»—«En effet, Hodgson, je me rappelle».—«Bonne preuve, n'est-ce pas, William?»—«Excellente, Hodgson!» Et ainsi de suite, indéfiniment. Parfois, un incident plus significatif et qui semble dépasser la simple transmission de pensée subliminale. On s'occupe, par exemple, d'un mariage manqué, qui fut toujours entouré d'un grand mystère, même pour les amis les plus intimes d'Hodgson.—«Te rappelles-tu, William, une doctoresse de New-York, membre de notre société?»—«Non, je ne m'en souviens pas; mais qu'y a-t-il à son sujet?»—«Son mari s'appelait Blair, je crois.»—«Veux-tu parler de Mme Blair-Thaw?»—«Justement! Demande donc à Mme Thaw si, à un dîner, je ne lui ai pas parlé de la demoiselle en question?»—James écrit à Mme Thaw, qui déclare qu'en effet, il y a une quinzaine d'années, Hodgson lui avait parlé d'une jeune fille dont il avait demandé la main, qu'on lui avait du reste refusée. Mme Thaw et le docteur Newbold étaient les seules personnes au monde qui connussent ce détail.

Mais revenons aux séances qui continuent. On y discute, entre autres points, la situation financière de la branche américaine de la S. P. R., situation qui, à la mort du secrétaire ou plutôt du factotum Hodgson, n'était guère brillante. Et voici, spectacle assez étrange, divers membres de l'association qui examinent, avec leur secrétaire défunt, les affaires de la société. Faut-il dissoudre? fusionner? envoyer en Angleterre les matériaux accumulés, dont la plupart appartiennent à Hodgson? On consulte le mort, il répond, donne de sages avis, semble parfaitement au courant de toutes les complications, de toutes les perplexités. Un jour, du vivant d'Hodgson, la société se trouvant en déficit, un donateur anonyme envoie la somme nécessaire pour la remettre d'aplomb. Hodgson, sur terre, ignorait quel était le donateur; mais Hodgson, sous terre, le découvre parmi les assistants, l'interpelle et le remercie publiquement. Ailleurs, Hodgson, comme tous les esprits, se plaint de l'extrême difficulté qu'il éprouve à transmettre sa pensée à travers l'organisme étranger du médium. «Je suis, dit-il, comme un aveugle qui cherche son chapeau.» Mais quand, après tant d'histoires oiseuses, William James lui pose enfin les questions essentielles qui nous brûlent les lèvres: «Hodgson, qu'as-tu à nous dire au sujet de l'autre vie?» le mort devient évasif et ne cherche plus que des échappatoires: «Ce n'est pas une vague fantaisie, mais une réalité», répond-il.—«Hodgson, insiste Mme William James, vivez-vous comme nous, comme les hommes?»—«Que dit-elle?» fait l'esprit, qui feint de n'avoir pas compris.—«Vivez-vous comme nous?» répète William James.—«Avez-vous des vêtements, des maisons?» ajoute sa femme.—«Oui, oui, des maisons, mais pas de vêtements. Non, c'est absurde! Attendez un moment, il faut que je m'en aille.»—«Mais tu reviendras?»—«Oui.»—«Il est allé reprendre haleine», remarque un autre esprit nommé Rector, qui intervient subitement.

Il n'était peut-être pas inutile de reproduire ici la physionomie et l'allure générales d'une de ces séances qu'on peut considérer comme exemplaire. J'y ajouterai, pour donner une idée des points extrêmes qu'il est possible d'atteindre, le fait suivant, rapporté et contrôlé par Sir Oliver Lodge. Il remet à Mme Piper «entrancée» une montre d'or que vient de lui envoyer un de ses oncles et qui avait appartenu à un autre oncle mort depuis plus de vingt ans. En possession de cette montre, Mme Piper, ou plutôt Phinuit, l'un de ses esprits familiers, révèle, au bout de quelque temps, une foule de détails relatifs à l'enfance de ce dernier oncle, remontant à plus de soixante-six ans, et naturellement ignorés de Sir Oliver Lodge. Peu après, l'oncle survivant, qui n'habite pas la même ville, confirme par lettre l'exactitude de la plupart de ces détails qu'il avait complètement oubliés, et qui ne lui ont été remis en mémoire que par les révélations mêmes du médium; tandis que ceux dont il ne peut retrouver nul souvenir, sont postérieurement déclarés conformes à la vérité par un troisième oncle, un vieux capitaine au long cours, habitant la Cornouailles, et du reste ignorant pour quelles raisons on lui pose d'aussi bizarres questions.

Je ne cite pas ce fait parce qu'il a une valeur exceptionnelle ou décisive; mais simplement, je le répète, à titre d'exemple, car avec celui de Mme Thaw, mentionné plus haut, il marque assez exactement les points extrêmes où, grâce à l'intervention des esprits, on a, jusqu'à ce jour, pénétré dans l'inconnu. Il convient d'ajouter que les cas où l'on dépasse aussi manifestement les limites présumées de la télépathie la plus étendue, sont assez rares.

VII

Maintenant, que penser de tout ceci? Faut-il avec Myers, Newbold, Hyslop, Hodgson et tant d'autres qui ont longuement étudié le problème, conclure à l'incontestable intervention de forces et d'intelligences qui reviennent de l'autre rive du grand fleuve que l'on croyait infranchissable? Faut-il reconnaître avec eux qu'il est des cas de plus en plus nombreux où il n'est plus possible d'hésiter entre l'hypothèse télépathique et l'hypothèse spirite? Je ne le crois pas. Je n'ai nul parti pris,—à quoi bon en avoir dans ces mystères?—aucune répugnance à admettre la survivance et l'intervention des morts; mais il est sage et nécessaire, avant de quitter le plan terrestre, d'épuiser toutes les suppositions, toutes les explications qu'on y peut découvrir. Nous avons à opter entre deux inconnus, deux miracles, si l'on veut, dont l'un est situé dans le monde que nous habitons et l'autre dans une région qu'à tort ou à raison nous croyons séparée de nous par des espaces sans nom, qu'aucun être, vivant ou mort, n'a traversés jusqu'à ce jour. Il est donc naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que nous y pourrons tenir, tant que nous n'en serons pas impitoyablement expulsés par une série de faits irrésistibles et irrécusables, issus de l'abîme voisin. La survivance d'un esprit n'est pas plus invraisemblable que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d'attribuer aux médiums si nous les enlevons aux morts; mais l'existence du médium, au rebours de celle de l'esprit, est incontestable; c'est donc à l'esprit ou à ceux qui s'en réclament, de prouver d'abord qu'il existe.

Les phénomènes extraordinaires dont nous venons de parler: transmission de pensée d'inconscient à inconscient, vision à distance, clairvoyance subliminale, se produisent-ils quand les morts ne sont pas en scène, quand les expériences se font exclusivement entre personnages vivants? On ne saurait, de bonne foi, le contester. Sans doute, on n'a jamais obtenu entre vivants des séries de communications ou de révélations pareilles à celles des grands médiums spirites: Piper, Thompson et Stainton Moses, ni rien qui, sous le rapport de la continuité et de la perspicacité, puisse leur être comparé. Mais si la qualité des phénomènes ne supporte pas la comparaison, il est indéniable que leur nature intime est identique. Il est logique d'en inférer que ce n'est pas la source d'inspiration, mais la valeur propre, la sensibilité, la puissance du médium qui en est la véritable cause. Du reste, J.-G. Piddington, qui a consacré à Mme Thompson une étude très documentée, a nettement constaté chez elle, alors qu'elle n'était pas «entrancée» et qu'il n'était nullement question d'esprits, des manifestations inférieures, il est vrai, mais absolument analogues à celles où les morts sont mêlés[9]. Il plaît à ces médiums, de très bonne foi d'ailleurs et probablement à leur insu, de donner à leurs facultés subconscientes, à leurs personnalités secondaires, ou d'accepter, pour celles-ci, des noms qui furent portés par des êtres passés de l'autre côté du mystère; c'est affaire de vocabulaire ou de nomenclature qui n'enlève ou n'ajoute rien à la signification intrinsèque des faits. Or, en examinant ces faits, quelque étranges et vraiment inouïs que soient certains d'entre eux, je n'en rencontre pas un seul qui sorte franchement de ce monde ou vienne indubitablement de l'autre. Ce sont, si l'on veut, de prodigieux incidents de frontière; mais on ne peut pas affirmer que la frontière ait été violée. Dans l'histoire de la montre de Sir Oliver Lodge, par exemple, qui est une des plus caractéristiques et des plus avancées, il faut attribuer au médium des facultés qui n'ont plus rien d'humain. Il doit, soit par vision à distance, transmission de pensée de subconscient à subconscient ou clairvoyance subliminale, se mettre en rapport avec les deux frères survivants du possesseur décédé de la montre; et dans l'inconscient de ces deux frères lointains et que personne n'a prévenus, il lui faut retrouver une foule de circonstances oubliées par eux-mêmes, et sur quoi se sont accumulées la poussière et les ténèbres de soixante-six années. Il est certain qu'un phénomène de ce genre fait craquer tous les cadres de l'imagination, et qu'on lui refuserait sa créance si d'abord il n'était certifié et contrôlé par un homme de la valeur de Sir Oliver Lodge et si, par surcroît, il ne faisait partie d'un groupe de faits équivalents, qui montrent bien qu'il ne s'agit point là d'un miracle absolument unique ou d'un inespérable concours de coïncidences sans secondes. Il s'y agit simplement de vision à distance, de clairvoyance subliminale et de télépathie poussées à la dernière puissance; et ces trois manifestations des profondeurs inexplorées de l'homme sont aujourd'hui scientifiquement constatées et classées; ce n'est pas à dire qu'elles soient expliquées, mais ceci est une autre question. Quand, à propos d'électricité, on parle de positif, de négatif, d'induction, de potentiel et de résistance, on met également des mots conventionnels sur des faits ou des phénomènes dont on ignore entièrement l'essence intime; et il faut bien qu'on s'en contente en attendant mieux. Il n'y a, j'y insiste, de ces manifestations extraordinaires à celles que nous offre un médium qui ne parle pas au nom des morts, qu'une différence du plus au moins, une différence d'étendue ou de degré et nullement une différence spécifique.

[9] Voir sur ces faits qui nous entraîneraient trop loin, J.-G. Piddington: «Phenomena in Mrs. Thompson's Trance», Proceedings, tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII, p. 286 et suivantes, l'étude du professeur A.-C. Pigou sur la «Cross correspondence» sans l'intervention des esprits.