Ces morts d'aujourd'hui, qu'ont-ils à nous dire? Il est d'abord remarquable qu'ils paraissent s'intéresser aux événements d'ici-bas beaucoup plus qu'à ceux du monde où ils se trouvent. Ils semblent avant tout jaloux d'établir leur identité, de prouver qu'ils existent encore, qu'ils nous reconnaissent, qu'ils savent tout; et, pour nous en convaincre, avec une précision, une perspicacité et une prolixité extraordinaires, ils entrent dans les détails les plus minutieux, les plus oubliés. Ils sont aussi extrêmement habiles à démêler la parenté compliquée de celui qui les interroge, d'une personne présente à la séance ou même d'un inconnu qui entre dans la salle. Ils rappellent les petites infirmités de celui-ci, les maladies de celui-là, les manies ou les aptitudes d'un troisième. Ils perçoivent les événements à distance, ils voient, par exemple, et décrivent à leurs auditeurs de Londres, un épisode insignifiant qui se déroule au Canada. En un mot, ils disent et font à peu près toutes les choses déconcertantes et inexplicables qu'on obtient parfois d'un médium de premier ordre; peut-être même vont-ils un peu plus loin, mais de tout cela n'émane point je ne sais quelle odeur, quelle lueur d'outre-mort qu'on nous avait promise et que nous attendions.

On dira que les médiums ne sont visités que par des esprits inférieurs, incapables de s'arracher aux soucis terrestres et de s'élever à des idées plus vastes et plus hautes. Il est possible, et sans doute avons-nous tort de croire qu'un esprit dépouillé de son corps soit subitement transformé et devienne, en un instant, l'égal de ce que nous imaginons; mais ne pourraient-ils tout au moins nous apprendre où ils se trouvent, ce qu'ils éprouvent, ce qu'ils font?

IV

Depuis les expériences dont nous parlons, il semble que la mort elle-même ait voulu répondre à l'objection; en effet, Myers, le docteur Hodgson et le professeur William James qui, si souvent et durant de longues heures passionnées, interrogèrent les médiums Piper et Thompson et obligèrent ceux qui ne sont plus à parler par leur bouche, les voici, à leur tour, parmi les ombres, de l'autre côté du rideau de ténèbres. Eux du moins savent exactement ce qu'il faut faire pour venir jusqu'à nous, ce qu'il faut révéler pour apaiser l'inquiétude et la curiosité des hommes. Myers notamment, le plus ardent, le plus convaincu, le plus impatient du voile qui le séparait des réalités éternelles, a formellement promis à ceux qui continuent son œuvre de faire là-bas, dans l'inconnu, tous les efforts imaginables afin de leur prêter une aide décisive. Il tient parole. Un mois après sa mort, Sir Oliver Lodge, interrogeant Mme Thompson «entrancée», Nelly, l'esprit familier de celle-ci, déclare tout à coup qu'elle a vu Myers, qu'il n'est pas encore bien éveillé, mais qu'il compte venir, vers neuf heures du soir, «communiquer» avec son vieil ami de la Société Psychique. On suspend la séance, on la reprend à huit heures et demie, et l'on obtient enfin la «communication» Myers. On le reconnaît, dès les premiers mots, c'est bien lui; il n'a pas changé. Fidèle à sa manie terrestre, il insiste tout de suite sur la nécessité de prendre des notes. Mais il semble ahuri. On lui parle de la Société des Recherches Psychiques, unique souci de sa vie. Il ne s'en souvient plus. Puis la mémoire renaît peu à peu; et ce sont de véritables «potins» d'outre-tombe, au sujet de la présidence de la société, de l'article nécrologique du Times, de lettres qu'on devait publier, etc. Il se plaint qu'on ne lui laisse pas de repos, de tous les coins de l'Angleterre, on l'interpelle, on veut communiquer avec lui. «Appelez Myers, amenez Myers!» Il lui faudrait le temps de se ressaisir, de réfléchir. Il se plaint aussi de la difficulté à faire passer sa pensée à travers les médiums: «ils la traduisent comme un écolier qui fait sa première version de Virgile». Quant à sa situation présente, «il a cherché son chemin comme à travers des ruelles, avant de savoir qu'il était mort. Il lui semblait qu'il s'égarait dans une ville inconnue; et quand il apercevait des gens qu'il savait décédés, il croyait n'avoir que des visions.»

C'est, parmi bien d'autres bavardages qui ne sont pas plus significatifs, à peu près tout ce que donna le «contrôle» ou la «personnification» Myers, dont on avait espéré mieux. Cette «communication» et plusieurs autres qui ressuscitent, d'une façon frappante, paraît-il, les habitudes, la manière de penser, de parler et le caractère de Myers, auraient quelque valeur si aucun de ceux par qui et à qui elles furent faites n'avait connu celui-ci quand il était encore au nombre des vivants. Telles qu'elles se présentent, elles ne sont fort probablement que des réminiscences d'une personnalité secondaire du médium ou d'inconscientes suggestions de l'interrogateur ou des assistants.

V

Une communication plus importante et plus troublante, à cause des noms qui s'y rattachent, est celle que l'on désigne sous le nom: «Mrs. Piper's Hodgson Control». Le professeur William James lui consacre dans le Tome XXIII des Proceedings un rapport de plus de cent vingt pages. Le docteur Hodgson avait été, de son vivant, le secrétaire de la branche américaine de la S. P. R. dont William James était vice-président. Durant de longues années, il s'était consacré au médium Piper, travaillant avec lui trois fois par semaine, et accumulant ainsi, au sujet des phénomènes posthumes, une masse énorme de documents dont on n'a pas encore épuisé les richesses. Comme Myers, il avait promis de revenir après sa mort; et, de caractère jovial, il avait plus d'une fois affirmé à Mme Piper que, lorsqu'il la visiterait à son tour, ayant plus d'expérience que les autres esprits, les séances prendraient une tournure plus décisive, «et que l'affaire serait chaude». Il revint en effet huit jours après son décès et se manifesta par l'écriture automatique (c'est le mode de communication le plus habituel du médium Piper) durant plusieurs séances auxquelles assistait William James. Je voudrais donner une idée de ce rapport. Mais, comme le fait très justement remarquer le célèbre professeur de l'Université d'Harward, le compte rendu sténographique d'une séance de ce genre en altère déjà complètement la physionomie. On y recherche en vain l'émotion éprouvée à se trouver ainsi en face d'un être invisible mais vivant qui non seulement répond à vos questions, mais devance vos pensées, comprend à demi-mot, saisit une allusion et y oppose une autre allusion grave ou riante. La vie du mort, qui durant une heure étrange, vous avait pour ainsi dire environné et pénétré, semble s'éteindre une seconde fois. La sténographie, dépouillée de toute émotion, fournit sans nul doute les meilleurs éléments d'une conclusion logique; mais il n'est pas certain qu'ici, comme en bien d'autres cas où prédomine l'inconnu, la logique soit la seule route qui conduise à la vérité. «Quand j'entrepris, dit William James, de collationner cette série de séances et de faire le présent rapport, je prévoyais que mon verdict serait déterminé par la pure logique. Je pensais que tels menus incidents devaient, d'une façon décisive, valoir pour ou contre la survivance de l'esprit. Mais à me regarder moi-même peser les données du problème, je me convaincs que l'exacte logique ne joue ici qu'un rôle préparatoire dans l'élaboration de nos conclusions; et que le dernier mot, s'il en est un, doit être prononcé par notre sens général des probabilités dramatiques, sens qui va et vient de l'une à l'autre hypothèse,—tout au moins dans mon cas,—d'une manière plutôt illogique. Si l'on s'attache aux détails, on en tirera une conclusion anti-spirite; si l'on envisage la signification de l'ensemble, on penchera peut-être vers l'interprétation spirite[7]

[7] Proceedings, t. XXIII, p. 33.

Et, à la fin de son travail, il conclut en ces termes: «Quant à moi, j'ai l'impression qu'il y avait probablement là une volonté extérieure; c'est-à-dire qu'en vertu de mes connaissances acquises au sujet de l'ensemble de ces phénomènes, je doute que l'état de rêve de Mme Piper, même en y ajoutant les facultés «télépathiques», puisse expliquer tous les résultats obtenus. Mais lorsqu'on me demande si la volonté de communiquer est celle d'Hodgson ou de quelque esprit imitateur d'Hodgson, je demeure indécis et j'attends d'autres faits, qui peut-être ne nous mèneront pas à une conclusion nette avant une cinquantaine ou une centaine d'années[8]».

[8] Proceedings, t. XXIII, p. 120.