Pour ce qui concerne les manifestations de la première catégorie, il est naturellement impossible de rapporter ici, même très sommairement, les plus frappantes d'entre elles, et je renvoie le lecteur aux collections des Proceedings. Il suffira de rappeler que de nombreuses apparitions de défunts ont été constatées et étudiées par des savants comme Sir W. Crookes, R. Wallace, R. Dale-Owen, Aksakof, Paul Gibier, etc. Gurney, l'un des classiques de cette science nouvelle, cite deux cent trente et un cas de ce genre; et depuis, le Journal de la S. P. R. et les revues spéciales n'ont cessé d'en enregistrer de nouveaux. Il paraît donc établi, autant qu'un fait peut l'être, qu'une forme spirituelle ou nerveuse, une image, un reflet attardé de l'existence, est capable de subsister durant quelque temps, de se dégager du corps, de lui survivre, de franchir en un clin d'œil d'énormes distances, de se manifester aux vivants et, parfois, de communiquer avec eux.

Au reste, il faut reconnaître que ces apparitions sont très brèves. Elles n'ont lieu qu'au moment précis de la mort ou la suivent de près. Elles ne semblent pas avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle ou supra-terrestre et différente de celle du corps dont elles émanent. Au contraire, leur énergie spirituelle, à l'instant qu'elle devrait être toute pure puisqu'elle est débarrassée de la matière, paraît fort inférieure à ce qu'elle était lorsque la matière l'enveloppait. Ces phantasmes, plus ou moins ahuris, fréquemment tourmentés de soucis insignifiants, bien qu'ils viennent d'un autre monde, ne nous ont jamais apporté, sur ce monde dont ils ont franchi le seuil prodigieux, une seule révélation topique. Bientôt ils s'évaporent et disparaissent pour toujours. Sont-ils les premières lueurs d'une autre existence ou les dernières de celle-ci? Les morts usent-ils ainsi, faute de mieux, du suprême lien qui les unit et les rend perceptibles à nos sens? Continuent-ils ensuite à vivre autour de nous, mais ne parviennent-ils plus, malgré leurs efforts, à se faire connaître ni à nous donner une idée de leur présence parce que nous n'avons pas l'organe nécessaire pour les percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient point à donner à un aveugle-né la moindre notion de la lumière et des couleurs? Nous n'en savons rien; et nous ignorons encore si, de tous ces phénomènes incontestables, il est permis de tirer quelque conclusion. Ils ne prendraient vraiment d'importance que s'il était possible de constater ou de provoquer des apparitions d'êtres dont la mort remontât à un certain nombre d'années. On aurait enfin la preuve matérielle, toujours éludée, que l'esprit ne dépend pas du corps, qu'il est cause et non pas effet, qu'il peut subsister, se nourrir, fonctionner sans organes. La plus grande question que se soit posée l'humanité serait ainsi, sinon résolue, du moins débarrassée de quelques ténèbres; et du coup, la survivance personnelle, tout en demeurant captive des mystères de l'origine et de la fin, deviendrait défendable. Mais nous n'en sommes pas là. En attendant, il est curieux de constater qu'il y a réellement des revenants, des spectres et des fantômes. Une fois de plus la science vient confirmer ici une croyance générale de l'humanité et nous apprendre qu'une croyance de ce genre, si absurde que d'abord elle paraisse, mérite toujours d'être examinée avec soin.

CHAPITRE VI
LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS

I

Les spirites communiquent, ou croient communiquer avec les morts, par ce qu'ils appellent la parole et l'écriture automatiques. Celles-ci s'obtiennent par l'intermédiaire d'un médium[5] en état d'extase ou plutôt de «trance» ou «entrancé», pour nous servir du vocabulaire de la nouvelle science. Cet état n'est pas le sommeil hypnotique, ne semble pas une manifestation hystérique et s'allie souvent, comme chez le médium Piper, à la plus parfaite santé, au plus complet équilibre intellectuel et physique. C'est plutôt l'émergence, plus ou moins facultative, de l'une des personnalités ou consciences secondes ou subliminales du sujet; ou encore, si l'on admet la théorie spirite, sa prise de possession, son «invasion psychique», dit Myers, par des forces d'un autre monde. Chez le sujet «entrancé», la conscience et la personnalité normales sont entièrement abolies, et il répond «automatiquement», parfois par la parole, plus souvent par l'écriture, aux questions qu'on lui pose. Il arrive qu'il parle et écrive en même temps; la voix étant prise par un esprit et la main par un autre, qui mènent deux conversations indépendantes. Plus rarement, la voix et les deux mains sont simultanément «possédées», et l'on a trois communications différentes. Il est évident que de pareilles manifestations prêtent aux fraudes et aux simulations de tout genre; et la méfiance est d'abord invincible. Mais il en est qui se présentent entourées de telles garanties de bonne foi et de sincérité, si souvent, si longuement et si rigoureusement contrôlées par des savants d'un caractère, d'une autorité incontestés et d'un scepticisme d'abord intraitable, qu'il devient difficile de nourrir un dernier soupçon[6]. Je ne puis malheureusement entrer ici dans les détails de certaines de ces séances purement scientifiques, celles de Mme Piper, par exemple, le célèbre médium avec lequel Myers, le docteur Hodgson, le professeur Newbold, de l'Université de Pensylvanie, Sir Oliver Lodge et William James travaillèrent durant nombre d'années. D'autre part, c'est précisément l'accumulation, les coïncidences, la nature anormale de ces détails qui peu à peu font naître et affermissent la conviction qu'on se trouve devant un phénomène entièrement nouveau, invraisemblable mais authentique et qu'il est parfois difficile de classer parmi les phénomènes exclusivement terrestres. Il faudrait consacrer à ces «communications» une étude spéciale qui déborderait le cadre de cet essai; je me bornerai donc à renvoyer ceux qui seraient curieux d'en savoir davantage, au livre de Sir Oliver Lodge: The Survival of Man, récemment traduit en français sous ce titre: La Survivance humaine; et surtout aux vingt-cinq gros volumes des Proceedings S. P. R., particulièrement aux déclarations et commentaires de William James au sujet des séances Piper-Hodgson (tome XXIII), ainsi qu'au tome XIII, où Hodgson examine et analyse les faits et arguments qu'on peut invoquer pour ou contre l'intervention des morts; et enfin, à l'ouvrage capital de Myers: Human Personality.

[5] Ceux qui abordent l'étude de ces manifestations surnormales, se demandent généralement: pourquoi des médiums, pourquoi ces intermédiaires souvent suspects, toujours insuffisants?—Parce que jusqu'ici, on n'a pas trouvé le moyen de s'en passer. Si l'on admet la théorie spirite, les esprits désincarnés qui de toutes parts nous entourent et sont séparés de nous par la cloison étanche et mystérieuse de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la ligne de moindre résistance entre les deux mondes; et la trouvent dans le médium, sans qu'on sache pourquoi, de même qu'on ignore pour quelles raisons un courant électrique passe le long d'un fil de cuivre et se trouve arrêté par un godet de verre ou de porcelaine. Si, d'autre part, on admet la théorie télépathique, qui est la plus probable, on constate que les pensées, les intentions ou les suggestions, dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de subconscient à subconscient. Il faut un organisme en même temps récepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre dans le médium. Pourquoi? Encore une fois, on n'en sait absolument rien, de même qu'on ne sait pas pourquoi tel corps ou tel agencement de corps est affecté par les ondes concentriques dans la télégraphie sans fil, tandis que tel autre n'y est pas sensible. On tâtonne ici, comme d'ailleurs on tâtonne presque partout, dans le domaine obscur des faits incontestés mais inexplicables. Ceux qui voudraient avoir sur la théorie de la médiumnité des notions plus précises, liront avec fruit l'admirable discours prononcé le 29 janvier 1897, par William Crookes, en qualité de président de la S. P. R.

[6] Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement les premières qui se posent quand on aborde l'étude de ces phénomènes. Il suffit de s'être quelque peu familiarisé avec la vie, les habitudes, les procédés des trois ou quatre grands médiums dont nous allons parler, pour que le moindre soupçon ne vous effleure même plus. De toutes les explications imaginables, celle qui n'invoquerait que l'imposture et la supercherie serait, sans contredit, la plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On peut, du reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard Hodgson, «Observations of certain phenomena of trance» (Proceedings, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop, tome XIII), des précautions prises, allant jusqu'à l'emploi de détectives spéciaux, pour s'assurer que Mme Piper, par exemple, ne pouvait, normalement et humainement, avoir aucune connaissance des faits qu'elle révélait. Je le répète, dès qu'on a pris pied dans cette étude, les soupçons se dissipent sans laisser de traces, et l'on est bientôt convaincu que ce n'est pas du côté de la fraude que se trouve le mot de l'énigme. Toutes les manifestations de la personnalité muette, mystérieuse et opprimée qui se cache en chacun de nous subissent tour à tour la même épreuve; et celles qui se rapportent à la baguette divinatoire, pour n'en pas citer d'autres, passent en ce moment par la même crise d'incrédulité. Il n'y a pas cinquante ans, la plupart des phénomènes hypnotiques, aujourd'hui scientifiquement classés, étaient également tenus pour frauduleux. Il semble que l'homme répugne à reconnaître qu'il recèle bien plus de choses qu'il ne l'imaginait.

II

Les médiums «entrancés» sont envahis ou possédés par divers esprits familiers auxquels on donne, dans la nouvelle science, le nom assez impropre et amphibologique de «Contrôles». Ainsi, Mme Piper est successivement visitée par Phinuit, George Pelham ou P. G., Impérator, Doctor et Rector. Mme Thompson, autre médium très célèbre, est surtout habitée par Nelly, tandis que des personnages plus illustres et plus graves s'emparent du clergyman Stainton Moses. Chacun de ces esprits garde jusqu'au bout un caractère bien tranché, qui ne se dément pas, et qui d'ailleurs n'a le plus souvent aucun rapport avec celui du médium. Parmi eux, Phinuit et Nelly sont incontestablement les plus sympathiques, les plus originaux, les plus vivants, les plus actifs et surtout les plus loquaces. Ils centralisent en quelque sorte les communications, ils vont, viennent, font les empressés, et si, dans l'assistance, quelqu'un désire se mettre en rapports avec l'âme d'un parent, d'un ami décédé, ils volent à la recherche de celle-ci, la retrouvent dans la foule invisible, la ramènent, annoncent sa présence, parlent en son nom, transmettent et, pour ainsi dire, traduisent les demandes et les réponses; car il semble qu'il soit très difficile aux morts de communiquer avec les vivants, qu'il leur faille des aptitudes spéciales et un concours de circonstances extraordinaires. N'examinons pas encore ce qu'ils ont à nous révéler; mais, à les voir s'agiter ainsi parmi la multitude de leurs frères et sœurs désincarnés, ils nous donnent, de l'autre monde, une première impression qui n'est guère rassurante, et l'on se dit que nos morts d'aujourd'hui ressemblent étrangement à ceux qu'Ulysse évoquait, il y a trois mille ans, dans la nuit cimmérienne; pâles et vaines ombres effarées, inconsistantes, puériles, et frappées de stupeur, pareilles à des songes, plus nombreuses que les feuilles tombées de l'automne et qui tremblent comme elles aux souffles inconnus des grands espaces de l'autre monde. Elles n'ont même plus assez de vie pour être malheureuses et paraissent traîner, on ne sait où, une existence précaire et désœuvrée, errer sans but, rôder autour de nous, sommeiller ou bavarder entre elles des petites affaires de la terre; et quand une fissure se produit dans leur nuit, accourir, s'empresser de toutes parts, comme des tourbillons d'oiseaux affamés, avides de lumière et d'une voix humaine; et l'on se rappelle malgré soi les sinistres paroles du fantôme d'Achille, émergeant de l'Érèbe, dans l'Odyssée: «Ne me parle point de la mort, Ulysse! J'aimerais mieux être un laboureur et servir, pour un salaire, un homme pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les morts qui ne sont plus!»

III