V

Il est vrai que les spirites scientifiques ne se hasardent pas jusqu'à ce Dieu; mais alors, étroitement serrés entre les deux grandes énigmes de l'origine et de la fin, ils n'ont presque rien à nous dire. Ils suivent nos morts durant quelques instants, dans un monde où les instants ne comptent plus; et puis les abandonnent dans les ténèbres. Je ne le leur reproche point, puisqu'il s'agit ici de choses que probablement nous ne saurons pas encore lorsque nous croirons tout savoir. Je ne leur demande pas de me révéler le secret de l'Univers, car je ne crois pas, comme un enfant, que ce secret puisse tenir en trois mots, ni pénétrer dans mon cerveau sans le faire éclater. Je suis même persuadé que des êtres qui seraient plusieurs millions de fois plus intelligents que le plus intelligent d'entre nous, ne le posséderaient pas encore; ce secret devant être aussi infini, aussi insondable, aussi inépuisable que l'Univers même. Il n'en reste pas moins que cette impuissance à dépasser de quelques années la vie d'outre-tombe, enlève beaucoup à l'intérêt de leurs expériences et de leurs révélations; ce n'est, au mieux, qu'un peu de temps gagné, et nullement dans ces jeux sur le seuil que se fixe notre sort. Je passe volontiers sur ce qui m'adviendra dans le petit intervalle que ces révélations occupent, comme je passe déjà sur ce qui m'advint dans la vie; là n'est point mon destin ni mon port. Je ne doute pas que les faits rapportés ne soient vrais et prouvés; mais ce qui est encore bien plus indubitable, c'est que les morts, s'ils survivent, n'ont pas grand'chose à nous apprendre, soit qu'au moment où ils peuvent nous parler, ils n'aient encore rien à nous dire; soit qu'au moment où ils auraient quelque chose à nous révéler, ils ne le puissent plus faire, s'éloignent à jamais et nous perdent de vue dans l'immensité qu'ils explorent.

CHAPITRE IX
LE SORT DE LA CONSCIENCE

I

Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par delà le tombeau. Il semble donc, pour revenir à l'hypothèse que nous examinions avant ces digressions nécessaires, que la survivance avec notre conscience actuelle soit à peu près aussi impossible et incompréhensible que l'anéantissement. Au surplus, fût-elle admissible, elle ne saurait être redoutable. Il est certain que le corps disparaissant, toutes les souffrances physiques disparaîtront en même temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il n'a plus. Avec elles s'en ira du même pas tout ce que nous appelons souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, à les bien examiner, naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même. Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances, désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon qui l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laissés sur cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces peines sembleront si brèves qu'il n'en saisira pas la durée; et, sachant ce qu'elles sont, et sachant où elles mènent, il n'en verra plus la rigueur.

L'esprit est insensible à tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est fait que pour la joie infinie qui est la joie de connaître et de comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais apercevoir ses limites, quand on n'est plus lié par l'espace et le temps, c'est déjà les outrepasser.

II

Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit, à l'abri de toute douleur, demeurera lui-même, se sentira et se reconnaîtra au sein de l'infini et jusqu'à quel point il importe qu'il s'y reconnaisse. Nous voilà devant les problèmes de la survivance sans conscience ou de la survivance avec une conscience différente de celle d'aujourd'hui.

La survivance sans conscience semble d'abord la plus probable. Au point de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l'autre côté de la tombe, elle équivaut à l'anéantissement. Il est donc loisible, à ceux qui préfèrent la solution la plus facile et la plus conforme à l'état présent de la pensée humaine, de borner là leur inquiétude. Ils n'ont rien à redouter; car toute crainte, s'il en restait quelqu'une, bien examinée, se fleurirait d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus souffrir; la pensée, séparée de la source des joies et des peines, s'éteint, se disperse et se perd dans l'obscurité sans limites; et c'est le grand repos si souvent imploré, le sommeil sans mesure, sans réveil et sans rêve.

Mais ce n'est là qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperçoit qu'ils n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conçoit point d'autre, et nous venons de voir qu'il est à peu près impossible qu'une telle conscience se maintienne dans l'infini.