A moins qu'ils ne veuillent nier toute espèce de conscience, même celle de l'Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher bien promptement et bien aveuglément, d'un coup d'épée dans la nuit, la question la plus haute et la plus mystérieuse qui se puisse dresser dans le cerveau d'un homme.

III

Il est évident que du fond de notre pensée bornée de toutes parts, nous ne pourrons jamais nous faire la moindre idée de la conscience de l'infini. Il y a même entre les deux termes: conscience et infini, une antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c'est proprement le fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites les plus étroites, afin d'en jouir le plus étroitement possible. D'autre part, il nous est impossible de séparer l'idée d'intelligence de l'idée de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est qu'un point dans l'espace, nous voyons qu'à tous les degrés de la vie (rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux du monde des insectes) se dépense une somme d'intelligence telle que notre intelligence humaine ne peut même pas songer à l'évaluer. Tout ce qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse à même ce réservoir inépuisable. Nous sommes donc invinciblement portés à nous demander si cette intelligence universelle n'est pas l'émanation d'une conscience infinie, ou ne doit pas, tôt ou tard, en élaborer une. Et nous voilà ballottés entre deux impossibilités irréductibles. Le plus probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrême pointe de la pensée; et nous en inférons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors qu'elles n'occupent peut-être, dans la hiérarchie des possibilités spirituelles ou autres, qu'une place inférieure.

IV

La survivance absolument dénuée de conscience ne serait donc possible que si l'on niait la conscience de l'Univers. Dès qu'on admet celle-ci, sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la question se confond jusqu'à un certain point avec celle de la conscience plus ou moins modifiée. Il n'y a, pour l'instant, nul espoir de la résoudre; mais il est permis d'en tâter les ténèbres dont l'épaisseur n'est peut-être pas égale sur tous les points.

Ici commence la pleine mer. Ici commence l'admirable aventure, la seule qui soit égale à la curiosité humaine, la seule qui s'élève aussi haut que son plus haut désir. Accoutumons-nous à considérer la mort comme une forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons à la voir du même œil que la naissance, et l'attente bienheureuse qui salue celle-ci suivra bientôt notre pensée pour s'asseoir avec elle sur les marches du tombeau. Supposez que l'enfant, dans le sein de sa mère, soit doué de quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d'une façon obscure, échanger leurs impressions et se communiquer leurs craintes et leurs espérances. N'ayant jamais connu que les tièdes ombres maternelles, ils ne s'y sentiraient pas à l'étroit ni malheureux. Ils n'auraient probablement d'autre idée que de prolonger le plus longtemps possible cette vie d'abondance sans soucis et de sommeil sans surprises. Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n'ignoraient pas qu'ils doivent naître, c'est-à-dire quitter brusquement l'abri de ces douces ténèbres, abandonner sans retour cette existence captive mais paisible, pour être précipités dans un monde absolument différent, inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquiétudes et leurs épouvantes! Il n'y a cependant aucune raison pour que nos inquiétudes et nos épouvantes soient plus justifiées et moins ridicules. Le caractère, l'esprit, les intentions, la bienveillance ou l'indifférence de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne se transforment point de notre naissance à notre mort. Nous demeurons toujours dans le même infini, dans le même Univers. Il est tout à fait raisonnable et légitime de se persuader que la tombe n'est pas plus redoutable que le berceau. Il serait même légitime et raisonnable de n'accepter le berceau qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de naître, il nous était permis de choisir entre le grand repos du néant et une vie que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous, sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquiétant inconnu d'une existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystère de sa fin? Qui de nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de chose, s'il ne savait qu'il est nécessaire d'y entrer pour être à même d'en sortir et d'en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c'est qu'elle nous prépare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui nous mène à l'issue féerique et dans cet incomparable mystère où malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons perdu l'organe qui les élaborait; où le pire qui nous puisse advenir, c'est le sommeil sans rêves que nous comptons au nombre des plus grands bienfaits de la terre, où enfin il est presque inimaginable qu'une pensée ne survive pour se mêler à la substance de l'Univers; c'est-à-dire à l'infini qui, s'il n'est pas une mer d'indifférence, ne saurait être qu'un océan de joie.

V

Avant de sonder cet océan, faisons remarquer à ceux qui aspirent à maintenir leur moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils redoutent. Qui dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu'autant qu'il soit séparé de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites seront étroites et plus sera nette la séparation. Plus aussi elle sera pénible, car l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,—et nous ne sommes pas à même de l'imaginer différent,—n'aura pas plus tôt vu ses limites qu'il les voudra franchir; et plus il se sentira séparé, plus il aura désir de se joindre à ce qui est hors de lui. Il y aura donc lutte éternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment il n'aurait de rien servi de naître et de mourir pour n'aboutir qu'à ces combats sans issue. N'est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel que nous le concevons, ne saurait subsister dans l'infini où il faut qu'il aille puisqu'il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous dégager d'imaginations qui n'émanent que de notre corps, comme les vapeurs qui nous voilent le jour n'émanent que des lieux bas. Pascal l'a dit une fois pour toutes: «Le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.»

VI

D'autre part,—car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que l'on croit le plus proches de la vérité et n'avoir aucune préférence,—d'autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à demeurer eux-mêmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour les recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les sépare plus.