CHAPITRE PREMIER
NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT
I
On l'a dit admirablement: «La mort! c'est encore elle seule qu'il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans un intervalle d'elle à nous. Qu'on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu'on ne me parle pas, à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples. Il n'y a de réalité, il n'y a de durée véritable qu'entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine! Ils m'appellent un maître à cause de je ne sais quel prestige de ma parole et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort!»[1].
[1] Marie Lenéru. Les Affranchis, acte III, scène IV.
II
Voilà où nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans notre univers qu'un événement qui compte, c'est notre mort. Elle est le point où se réunit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui échappe à notre vigilance. Plus nos pensées s'évertuent à s'en écarter, plus elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche à l'oublier en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans cesse, c'est à notre insu et sans apprendre à la connaître. Nous contraignons notre attention à lui tourner le dos, au lieu d'aller à elle à visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre volonté, toutes les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre intelligence. Est-il étonnant que l'idée de la mort, qui devrait être la plus parfaite et la plus lumineuse de nos idées, étant la plus assidue et la plus inévitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule arriérée? Comment connaîtrions-nous l'unique puissance que nous ne regardons jamais en face? Comment aurait-elle profité de clartés qui ne s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons les minutes les plus débiles, les plus saccagées de la vie. Nous ne pensons à elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser, mais de respirer. Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous, ne reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle, et que même ce qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la retrouverait presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des centaines, voire des milliers d'années. Notre intelligence devenue si hardie, si active, n'y a point travaillé, n'y a, pour ainsi dire, fait aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damnés, toutes les cellules vitales du plus incrédule d'entre nous baignent encore dans l'effroyable mystère du Chéol des Hébreux, de l'Hadès des païens ou de l'enfer chrétien. S'il n'est plus éclairé de flammes trop précises, le précipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se détache l'heure qui pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout nous manque à la fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examinées, cèdent comme des roseaux sous le poids des dernières minutes. Nous cherchons vainement un refuge parmi des réflexions qui s'affolent ou nous sont étrangères et ne connaissent pas les chemins de notre cœur. Personne ne nous attend sur le dernier rivage où rien n'est prêt, où rien n'est demeuré debout que l'épouvante.
III
«Il n'est pas digne d'un chrétien (ajoutons d'un homme), dit quelque part Bossuet, le grand poète du tombeau, il n'est pas digne d'un chrétien de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se présente pour l'enlever.» Il serait salutaire que chacun de nous en préparât l'idée dans la clarté des jours et dans la force de son intelligence et apprît à s'y tenir. Il dirait à la mort: «Je ne sais qui tu es, sinon je serais ton maître; mais aux jours où mes yeux y voyaient plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris ce que tu n'es pas; c'est assez pour que tu ne deviennes pas le mien». Il porterait ainsi, gravé dans la mémoire, une image éprouvée contre laquelle ne prévaudraient point les dernières angoisses et où s'iraient rassurer les regards assaillis de fantômes. Au lieu de l'effrayante prière des agonisants, qui est la prière des abîmes, il dirait sa propre prière, celle des sommets de sa vie où seraient réunies, comme des anges de paix, les pensées les plus nettes, les plus lucides de son existence. N'est-ce pas la prière par excellence? Qu'est-ce, au fond, qu'une véritable et digne prière, sinon l'effort le plus ardent et le plus désintéressé pour atteindre et saisir l'inconnu?
IV
«Il y a longtemps, disait Napoléon, que les médecins et les prêtres rendent la mort douloureuse.» «Pompa mortis magis terret quam mors ipsa,» selon le mot de Bacon. Apprenons donc à la regarder telle qu'elle est en soi, c'est-à-dire dégagée des horreurs de la matière et dépouillée des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui la précède et qui n'est pas à elle. Nous lui imputons ainsi les tortures de la dernière maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais que vienne la mort, à l'instant on l'accable de tout le mal fait avant elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui ont inutilement prolongé des supplices au nom desquels on la maudit parce qu'elle y met un terme.