V

En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie, l'agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous verrons peut-être s'avancer durant de longues heures impuissantes, et qui tout d'un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules épouvantes invincibles qu'ait jamais éprouvées l'âme humaine.

Il y a double injustice à imputer à la mort les supplices de cette seconde. Nous verrons plus loin de quelle façon un homme d'aujourd'hui, s'il veut rester fidèle à ses pensées, doit se représenter l'inconnu où elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la sensibilité de celui qui est «aux abois de la mort», selon l'expression de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine des souffrances qu'elle paraît endurer), le sommet le plus aigu de la douleur et de l'horreur humaines. Tous les médecins estiment que le premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les convulsions les plus atroces de l'agonie la plus désespérée. Qui donc, au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais osé se jeter à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d'une telle certitude, et le devoir auquel ils obéissent, laisse si peu de place au moindre doute, que la pitié et la raison, aveuglées par les larmes, répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous reconnaissent et vénèrent comme la plus haute loi de la conscience humaine.

VI

Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare. Ses racines plongent aux craintes inavouées qu'ont laissées dans le cœur des religions mortes depuis longtemps dans la raison des hommes. C'est pourquoi les médecins agissent comme s'ils étaient convaincus qu'il n'est point de torture connue qui ne soit préférable à celles qui nous attendent dans l'inconnu. Ils semblent persuadés que toute minute gagnée parmi les souffrances les plus intolérables est dérobée à des souffrances incomparablement plus redoutables que réservent aux hommes les mystères d'outre-tombe; et de deux maux, pour éviter celui qu'ils savent imaginaire, choisissent le seul réel. Au surplus, s'ils retardent ainsi la fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Sénèque, ce que ce supplice a de meilleur, ils ne font que céder à l'erreur unanime qui renforce chaque jour le cercle où elle s'enferme; la prolongation de l'agonie accroissant l'horreur de la mort, et l'horreur de la mort exigeant la prolongation de l'agonie.

VII

De leur côté, ils disent ou pourraient dire qu'en l'état présent de la science, deux ou trois cas exceptés, il n'y a jamais certitude de mort. Ne pas soutenir la vie jusqu'aux dernières limites, fût-ce au prix de tourments insoutenables, c'est peut-être tuer. Sans doute n'y a-t-il pas une chance sur cent mille que le malade réchappe. Il n'importe, si cette chance existe, qui ne donnera dans la plupart des cas que quelques jours, ou tout au plus quelques mois d'une vie qui ne sera plus la vraie vie, mais bien plutôt, comme disait le latin, «une mort étendue», ces cent mille tourments inutiles n'auront pas été vains. Une seule heure dérobée à la mort vaut toute une existence de tortures. Ici sont en présence deux valeurs qui ne se peuvent comparer; et, si l'on entend les peser dans la même balance, il faut entasser sur le plateau qu'on voit tout ce qui nous reste, c'est-à-dire toutes les douleurs imaginables, car à l'heure décisive c'est le seul poids qui compte et qui soit assez lourd pour faire remonter de quelques lignes l'autre plateau qui plonge dans ce qu'on ne voit pas et que charge l'épaisse ténèbre d'un autre monde.

VIII

Accrue de tant d'horreurs étrangères, l'horreur de la mort devient telle que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point sur lequel ils commencent de céder et se mettre d'accord. Ils consentent peu à peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon à endormir, du moins à assoupir les suprêmes angoisses. Naguères, aucun d'eux ne l'eût osé faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hésitent, comptent en avares et goutte à goutte la clémence et la paix qu'ils détiennent et devraient prodiguer, appréhendant d'affaiblir les dernières résistances, c'est-à-dire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie qui ne veut pas céder la place au repos qui s'avance.

Il ne m'appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce n'est pas l'arrivée de la mort, c'est le départ de la vie qui est épouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui résiste injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son approche, mais non à son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l'autre côté. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'émanent que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu'à mourir plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra où la science se retournera contre son erreur et n'hésitera plus à accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant sa tâche faite. Il n'y aura, quand le médecin et le malade auront appris ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du sommeil. Peut-être même, n'y ayant plus rien à ménager, sera-t-il possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus beaux. En tout cas, et dès aujourd'hui, disculpée de ce qui la précède, il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'éclaircir ce qui la suit.