VII

Ce sont là spéculations assez vaines, dira-t-on volontiers. Qu'importe au fond l'idée que nous nous faisons de ces choses qui appartiennent à l'inconnaissable; puisque l'inconnaissable, fussions-nous mille fois plus intelligents, nous étant à jamais fermé, l'idée que nous nous en faisons n'aura jamais aucune valeur. Il est vrai; mais il y a des degrés dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun de ces degrés marque une conquête de l'intelligence. Apprécier de plus en plus complètement l'étendue de ce qu'il ignore est tout ce que le savoir de l'homme peut espérer. Notre idée de l'inconnaissable fut et sera toujours sans valeur, je l'accorde, mais elle n'en est et n'en demeurera pas moins l'idée la plus importante de l'espèce humaine. Toute notre morale, tout ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut toujours fondé sur cette idée sans valeur véritable. Aujourd'hui comme hier, encore qu'il soit possible de reconnaître plus clairement qu'elle ne saurait avoir de réelle valeur, si incomplète, si relative qu'elle demeure, il est nécessaire de la porter aussi haut, aussi loin que l'on peut. Elle seule crée la seule atmosphère où puisse vivre le meilleur de nous-mêmes. Oui, c'est l'inconnaissable où nous n'entrerons point; mais ce n'est pas une raison pour se dire: «Je ferme toutes les portes et toutes les fenêtres; je ne m'occupe plus de rien que des choses dont mon intelligence de tous les jours peut faire entièrement le tour. Ces choses seules auront le droit d'agir sur mes actes et sur mes pensées.» Où irions-nous ainsi? De quelles choses mon intelligence peut-elle faire le tour? En est-il une en ce monde qui ne tienne à tout l'inconcevable? Puisqu'il n'y a nul moyen d'éliminer celui-ci, il est raisonnable et salutaire d'en tirer le meilleur parti possible et pour cela de l'imaginer aussi prodigieusement vaste que l'on peut. Le plus grave reproche qu'on puisse faire aux religions positives et notamment au christianisme, c'est qu'elles ont trop souvent, sinon en théorie, tout au moins en pratique, favorisé ce rétrécissement du mystère de l'Univers. En l'étendant, nous étendons l'espace où se mouvra notre pensée. Il est pour nous ce que nous le faisons; formons-le donc de tout ce que nous pouvons atteindre à l'horizon de nous-mêmes. Quant à lui, nous ne l'atteindrons jamais, c'est entendu; mais nous avons bien plus de chance de nous en rapprocher en lui faisant face, en allant où il nous attire, qu'en lui tournant le dos pour revenir où nous savons bien qu'il n'est plus. Ce n'est pas en diminuant nos pensées que nous diminuerons la distance qui nous sépare des dernières vérités; c'est en les grandissant le plus possible que nous avons la certitude de nous tromper le moins possible. Et plus s'élève notre idée de l'infini, plus s'allège et se purifie l'atmosphère spirituelle dans laquelle nous vivons, plus s'amplifie et s'approfondit l'horizon sur lequel se détachent nos pensées et nos sentiments qui se nourrissent de cet horizon qu'ils animent. «Perpétuellement édifier des idées qui requièrent le suprême effort de nos facultés, a dit Herbert Spencer, et perpétuellement reconnaître que ces idées doivent être abandonnées comme imaginations futiles, nous montre mieux que ne le ferait tout autre moyen, la grandeur de ce que nous tentons vainement de saisir. En cherchant continuellement à connaître et en étant continuellement rejeté en arrière avec la conviction de plus en plus profonde de l'impossibilité de connaître, nous entretenons vivante la conscience que c'est à la fois notre plus haute sagesse et notre plus haut devoir de regarder comme Inconnaissable ce par quoi existent toutes choses.»

VIII

Quelle que soit la vérité dernière, que nous admettions l'infini abstrait, absolu et parfait, l'infini immobile, immuable, arrivé et qui sait tout, où tend notre raison; ou que nous préférions celui que nous offre le témoignage, ici-bas irrécusable de nos sens, l'infini qui se cherche, évolue et ne s'est pas encore fixé; ce qu'avant tout il nous importe d'y prévoir, c'est notre sort qui, d'ailleurs, dans l'un et l'autre cas, doit se confondre avec cet infini même.

CHAPITRE XI
NOTRE SORT DANS CES INFINIS

I

Le premier infini, l'infini idéal est le plus conforme aux exigences de notre raison, ce qui n'est pas une raison pour lui donner la préférence. Il nous est impossible de prévoir ce que nous y deviendrons, puisqu'il semble exclure tout devenir. Il ne nous reste donc qu'à interroger le second, celui que nous voyons et imaginons dans le temps et l'espace. Au surplus, il se peut qu'il précède le premier. Quelque absolue que soit notre conception de l'Univers, nous avons vu qu'on peut toujours admettre que ce qui n'eut pas lieu dans l'éternité d'avant, adviendra dans celle d'après nous; et que rien, sinon d'innombrables hasards, ne s'oppose à ce que l'Univers, s'il ne la possède pas encore, n'acquière enfin la conscience intégrale qui le fixe à son apogée.

II

Nous voici dans l'infini de ces mondes, dans l'infini stellaire, dans l'infini des cieux qui nous masque assurément autre chose, mais ne saurait être une illusion totale. Il ne nous paraît peuplé que d'objets, planètes, soleils, étoiles, nébuleuses, atomes, fluides impondérables qui s'agitent, s'unissent et se séparent, se repoussent et s'attirent, s'affaissent et s'épanouissent, se déplacent sans cesse et n'arrivent jamais, mesurent l'espace dans ce qui n'a pas de borne et computent les heures dans ce qui n'a pas de terme. En un mot, nous voici dans un infini qui paraît avoir à peu près le même caractère, les mêmes habitudes que cette puissance au sein de laquelle nous respirons et que sur notre terre nous appelons la nature ou la vie.

Qu'y deviendrons-nous? Il n'est pas vain de se le demander, alors même que nous nous y mêlerions après avoir perdu toute conscience, toute notion du moi, alors même que nous n'y serions plus qu'un peu de substance sans nom, âme ou matière, on ne le saurait dire, en suspens dans l'abîme également sans nom qui remplace l'espace et le temps. Il n'est pas vain de se le demander, car c'est de l'histoire des mondes ou de l'Univers qu'il s'agit; et cette histoire, bien plus que celle de notre petite existence, est notre propre et grande histoire, où peut-être quelque chose de nous-mêmes ou d'incomparablement meilleur et plus vaste que nous, finira par nous retrouver quelque jour.