III
Y serons-nous malheureux? Nous ne sommes guère rassurés lorsque nous songeons aux habitudes de la nature et considérons que nous faisons partie d'un Univers qui n'a pas encore rassemblé sa sagesse. Nous avons vu, il est vrai, qu'heur et malheur n'existent que par rapport à notre corps, et qu'ayant perdu l'organe des souffrances, nous ne retrouverons plus aucune des douleurs de la terre. Mais là ne se borne point l'inquiétude; et notre pensée devant laquelle s'arrêtent toutes nos douleurs d'autrefois, roulant, désemparée, de mondes en mondes, inconnue à elle-même dans de l'inconnaissable qui se cherche sans espoir, ne connaîtra-t-elle pas ici l'effroyable torture dont nous avons déjà parlé et qui, sans doute, est la dernière que l'imagination puisse toucher de l'aile? Enfin, quand il n'y aurait plus rien de notre corps et notre pensée, il resterait la matière et l'esprit (ou du moins l'énergie évidemment unique à laquelle nous donnons ce double nom) qui les composèrent et dont le sort ne nous doit pas être plus indifférent que notre propre sort; car, répétons-le, à partir de notre mort, l'aventure de l'Univers devient notre aventure. Ne nous disons donc point: «Qu'importe, nous n'y serons plus.» Nous y serons toujours, puisque tout y sera.
IV
Ce tout dont nous serons, en un monde qui se cherche toujours, continuera-t-il d'être en proie à des expériences nouvelles, incessantes et peut-être pénibles? Puisque la partie que nous y fûmes s'y trouva malheureuse, pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle meilleure chance? Qui nous assure que ces combinaisons et ces essais, qui ne finiront point, ne seront pas plus douloureux, plus maladroits et plus funestes que ceux dont nous sortons, et comment expliquer que ceux-ci aient pu se produire après tant de millions d'autres qui auraient dû ouvrir les yeux du génie de l'infini? On a beau se persuader, comme le veut la sagesse hindoue, que nos douleurs ne sont qu'illusions et apparences, il n'en est pas moins vrai qu'elles nous rendent très réellement malheureux. L'Univers a-t-il ailleurs une conscience plus complète, une pensée plus juste et plus sereine que sur cette terre ou dans les mondes que nous apercevons? Et s'il est vrai qu'il ait atteint en quelque autre lieu cette pensée meilleure, pourquoi celle qui préside aux destinées de notre terre n'en profite-t-elle point? Aucune communication ne serait-elle possible entre des mondes qui doivent être nés de la même idée et s'y trouvent plongés? Quel serait le mystère de cet isolement? Faut-il croire que la terre marque l'étape la plus avancée et l'expérience la plus favorisée? Qu'aurait donc fait la pensée de l'Univers et contre quelles ténèbres lui aurait-il fallu lutter pour n'en être que là? Mais, d'un autre côté, ces ténèbres ou ces obstacles, qui ne naîtraient que d'elle-même, ne pouvant surgir de nulle autre part, eussent-ils pu l'arrêter? Qui donc aurait posé à l'infini ces problèmes insolubles, et de quel endroit plus reculé et plus profond que lui-même seraient-ils sortis? Il faut pourtant que quelqu'un sache ce qu'ils demandent; et comme derrière l'infini ne peut se trouver personne qui ne soit l'infini même, il est impossible d'imaginer une mauvaise volonté dans une volonté qui ne laisse autour d'elle aucun point qu'elle n'occupe tout entier. Ou bien, les expériences commencées dans les astres se continuent-elles mécaniquement, en vertu de la force acquise, sans égard à leur inutilité et à leurs conséquences pitoyables, selon la coutume de la nature qui ignore notre parcimonie et gaspille les étoiles dans l'espace comme les semences sur la terre, sachant que rien ne se peut perdre? Ou encore, toute la question de notre repos et de notre bonheur, comme celle de la destinée des mondes, se réduit-elle à savoir si l'infini des tentatives et des combinaisons est ou n'est pas égal à celui de l'éternité? Ou enfin, pour en venir au plus probable, est-ce nous qui nous trompons, ignorons tout, ne voyons rien et estimons imparfait ce qui peut-être est sans défaut; nous qui ne sommes qu'un infime fragment de l'intelligence que nous jugeons à l'aide des petits débris de pensée qu'elle a bien voulu nous prêter?
V
Comment pourrions-nous répondre, comment nos pensées et nos regards pénétreraient-ils l'infini et l'invisible, nous qui ne comprenons et ne voyons même pas la chose par laquelle nous voyons et qui est la source de toutes nos pensées? En effet, ainsi qu'on l'a fait très justement observer, l'homme ne voit pas la lumière elle-même. Il ne voit que la matière ou plutôt la petite partie des grands mondes qu'il connaît sous le nom de matière, touchée par la lumière.
Il n'aperçoit les immenses rayons qui parcourent les cieux qu'à l'instant qu'ils sont arrêtés par un objet conforme à l'un de ceux que son œil est accoutumé de voir sur cette terre; sinon tout l'espace peuplé de soleils innombrables et d'une puissance sans limites, au lieu d'être l'abîme d'absolues ténèbres qui absorbe et éteint les faisceaux de clartés qui de toutes parts le traversent, ne serait qu'un prodigieux, un insoutenable océan de fulgurations. Et si nous ne voyons pas la lumière, du moins en croyons-nous connaître quelques traits ou quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans doute, est la seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation. Qu'est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans température, sans consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu'elle suspend et meut dans l'espace tous les mondes que nous voyons et tous ceux que nous n'apercevrons jamais? Plus rapide, plus subtile, plus spirituelle que la pensée, elle règne à tel point sur tout ce qui existe, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, qu'il n'est pas un grain de sable sur notre terre, une goutte de sang dans nos veines, qui, pénétré, travaillé, animé par elle, n'agisse à tout instant sur la plus lointaine planète du dernier système solaire que nous nous efforçons d'imaginer par delà les bornes de notre imagination. Voici longtemps que le mot fameux de Shakespeare: «Il y a plus de choses sur terre et dans les cieux que n'en peut rêver notre philosophie», est tout à fait insuffisant.
Il n'y a pas plus de choses que n'en peut rêver ou imaginer notre philosophie; il n'y a que des choses qu'elle ne peut rêver, il n'y a que de l'inimaginable; et si nous ne voyons même pas la lumière, qui est la seule chose que nous croyions voir, on peut dire qu'il n'y a tout autour de nous que de l'invisible.
Nous nous agitons dans l'illusion de voir et de connaître ce qui est strictement indispensable à notre petite vie. Tout le reste, qui est à peu près tout, nos organes nous en défendent non seulement l'accès, la vision ou la perception, mais nous interdisent même de soupçonner ce qu'il est, comme ils nous empêcheraient d'y rien comprendre si une intelligence d'un autre ordre s'avisait de nous le révéler ou de nous l'expliquer. Le nombre et le volume des mystères est aussi illimité que l'Univers. Si l'humanité se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent aujourd'hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple, l'origine et le but de la vie; derrière ceux-ci, comme des montagnes éternelles, elle en verrait immédiatement surgir d'autres qui seraient aussi grands et aussi insondables; et ainsi indéfiniment. Par rapport à ce qu'il faudrait savoir pour tenir la clé de ce monde, elle se trouverait toujours au même point d'ignorance centrale. Il en irait encore de même si nous possédions une intelligence plusieurs millions de fois plus vaste et plus pénétrante que la nôtre. Tout ce que découvrirait sa puissance miraculeusement accrue rencontrerait des limites non moins infranchissables qu'à présent. Tout est sans bornes dans ce qui n'a pas de bornes. Nous serons les prisonniers éternels de l'infini. Il nous est donc impossible d'apprécier en quoi que ce soit, fût-ce sur le plus petit point imaginable, l'état présent de l'Univers, et de dire, tant que nous serons hommes, s'il suit une ligne droite ou s'il décrit un cercle sans mesure, s'il devient plus sage ou plus insensé, s'il s'avance vers l'éternité qui n'aura pas de fin ou revient sur ses pas vers celle qui n'a pas eu de commencement. Tout ce qui nous est accordé dans notre minuscule enceinte, c'est de nous y évertuer vers ce qui nous paraît être le mieux et d'y demeurer héroïquement convaincus que rien de ce que nous y faisons ne s'y peut perdre.