Mais que toutes ces questions insolubles ne nous poussent pas vers la crainte. Au point de vue de notre avenir d'outre-tombe, il n'est nullement nécessaire que nous ayons réponse à tout. Que l'Univers ait trouvé sa conscience, la trouve un jour ou la cherche éternellement, il ne saurait exister pour être malheureux et souffrir, non plus dans son ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi grand que le plus grand dans ce qui n'a terme ni mesure. Torturer un point, c'est même chose que torturer les mondes; et s'il torture les mondes, c'est sa propre substance qu'il torture. Son sort même, où nous prenons place, nous protège; car nous ne sommes que de l'infini. Il tient en nous comme nous tenons en lui. Son souffle est notre souffle, son but est notre but et nous portons en nous tous ses mystères. Nous y participons de toutes parts. Il n'y a rien en nous qui lui échappe; il n'y a rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous prolonge, nous remplit, nous traverse de tous côtés. Dans l'espace et le temps, et dans ce qui, par delà l'espace et le temps, n'a pas encore de nom, nous le représentons et le résumons tout entier avec toutes ses propriétés et tout son avenir; et si son immensité nous effraie, nous sommes aussi effrayants que lui-même.

Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances n'y seraient qu'éphémères, et rien n'importe qui n'est pas éternel. Il est possible, bien qu'assez incompréhensible, que des parties se trompent et s'égarent; mais il est impossible que la douleur soit une de ses lois durables et nécessaires; car il aurait porté cette loi contre lui-même. Aussi bien est-il et doit-il être sa propre loi et son unique maître; sinon la loi ou le maître auquel il devrait obéir serait seul l'Univers, et le centre d'un mot que nous prononçons sans pouvoir en saisir l'étendue serait simplement déplacé. S'il est malheureux, c'est qu'il veut son malheur; s'il veut son malheur, il est fou, et s'il nous paraît fou, c'est que notre raison fonctionne au rebours de tout et des seules lois possibles puisqu'elles sont éternelles; ou, plus humblement, c'est qu'elle juge ce qu'elle ne comprend point.

VII

Il faut donc que tout finisse ou peut-être que tout soit déjà, sinon dans le bonheur, du moins dans un état exempt de toute souffrance, de toute inquiétude, de tout malheur durable; et qu'est-ce au fond que notre bonheur sur cette terre, sinon l'absence de douleur, d'inquiétude et de malheur?

Mais il est puéril de parler de bonheur et de malheur quand il s'agit de l'infini. L'idée que nous avons du bonheur et du malheur est si spéciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne dépasse pas notre taille et tombe en poussière dès que nous la sortons de sa petite sphère. Elle provient entièrement de quelques hasards de nos nerfs qui sont faits pour apprécier de minimes incidents, mais auraient pu sentir tout au rebours et se réjouir de ce qui les peine.

Je ne sais si l'on se rappelle la saisissante page de Sir William Crookes, où l'illustre savant démontre qu'aux yeux d'un homme microscopique, presque tout ce que nous tenons pour lois essentielles de la nature se trouverait démenti; tandis que des forces que nous ignorons à peu près, telles que la tension superficielle, la capillarité, les mouvements Browniens, deviendraient prépondérantes. Il se promènerait, par exemple, sur une feuille de chou, à l'heure de la rosée, et la voyant constellée d'énormes globes de cristal, il en conclurait que l'eau est un corps solide qui s'arrondit et monte dans les airs. A quelques pas de là, s'approchant d'une mare, il constaterait que ce même corps, au lieu de s'élever, paraît s'incliner à partir du bord, en une immense courbe concave. S'il essayait, avec l'aide de ses amis, d'y jeter une de ces énormes barres d'acier que nous appelons aiguilles, il verrait celle-ci creuser à la surface du liquide une sorte de lit et y flotter tranquillement. Il tirerait naturellement de ces expériences et de mille autres qu'il pourrait faire, des théories diamétralement contraires à celles sur quoi repose toute notre vie. Il en irait de même dans l'hypothèse de William James, où il s'agit d'altérations possibles dans le sens de la durée. «Supposons-nous capables, dans l'espace d'une seconde, de noter distinctement dix mille événements au lieu de dix, comme aujourd'hui; si notre vie ne devait contenir que le même nombre d'impressions, elle pourrait être mille fois plus courte. Nous vivrions moins d'un mois et, par expérience personnelle, ne saurions rien du changement des saisons. Si nous étions nés en hiver, nous croirions à l'été comme nous croyons maintenant aux chaleurs de la période carbonifère. Les mouvements des êtres organisés seraient si lents que nous ne les verrions pas et ne les connaîtrions que par induction. Le soleil demeurerait immobile dans les cieux, la lune n'aurait pas de phases et ainsi de suite. Renversons maintenant l'hypothèse et supposons un être n'ayant que la millième partie des sensations que nous avons dans un temps donné; il vivrait mille fois plus longtemps que nous. Les étés et les hivers lui sembleraient des quarts d'heure. Les champignons et les autres plantes à croissance rapide surgiraient si brusquement qu'elles lui apparaîtraient comme des productions instantanées; les plantes annuelles s'élèveraient et tomberaient, sans relâche, pareilles aux bouillons d'une source minérale. Les mouvements des animaux seraient aussi invisibles que le sont, pour nous, les mouvements des balles et des boulets; le soleil traverserait le ciel comme un météore en laissant derrière lui une traînée de flammes, etc. Qui nous dit que rien de pareil n'existe dans le monde animal?»

VIII

Nous ne croyons voir sur notre tête que catastrophes, morts, tourments et désastres, nous frissonnons à la seule pensée des grands froids et des formidables et noires solitudes interplanétaires et nous nous imaginons que les mondes qui roulent dans l'espace sont aussi malheureux que nous parce qu'ils se glacent, se désagrègent, se heurtent et se consument en d'indicibles flammes. Nous en inférons que le génie de l'Univers est un tyran atroce, en proie à une monstrueuse démence, qui ne se complaît qu'au supplice de soi-même et de tout ce qu'il porte. A des millions d'étoiles, qui sont plusieurs milliers de fois plus grandes que notre soleil, à des nébuleuses dont aucun chiffre, aucun mot de nos langues ne peut exprimer la nature et les dimensions, nous prêtons notre sensibilité d'un instant, le petit agencement éphémère de nos nerfs; et nous sommes convaincus que la vie doit être impossible ou épouvantable en ces mondes, parce que nous y aurions trop chaud ou trop froid. Il serait bien plus sage de nous dire qu'il eût suffi d'un rien, de quelques papilles de plus ou de moins sur notre épiderme, de quelques ramifications déplacées dans l'œil et l'oreille, pour que la température, le silence et les ténèbres de l'espace devinssent un printemps délicieux, une musique inouïe, une lumière divine. «Rien n'est trop merveilleux pour être vrai», a dit Faraday. Il serait bien plus raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons voir sont la vie même, la joie et l'une ou l'autre de ces immenses fêtes de la matière et de l'esprit, auxquelles la mort, écartant enfin nos deux ennemies, l'heure et la distance, nous permettra bientôt de prendre part. A chaque monde qui se dissout, s'éteint, s'émiette, se consume ou qu'un autre monde rencontre et pulvérise, c'est une expérience magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s'approche, et peut-être un bonheur inconnu puisé à même l'inépuisable inattendu. Qu'importe qu'ils gèlent ou s'embrasent, se ramassent ou se dispersent, se poursuivent ou se fuient; la matière et l'esprit, quand ils ne sont plus réunis par le même hasard misérable qui les joignit en nous, se doivent réjouir de tout ce qui advient; car tout n'est que naissance et renaissance, départ dans l'inconnu peuplé d'admirables promesses et peut-être pressentiment de quelque ineffable arrivée…

CHAPITRE XII
CONCLUSIONS

I