Afin de garder de tout ceci une image plus vive et un souvenir plus précis, embrassons d'un dernier coup d'œil le chemin parcouru. Nous avons écarté, pour les motifs que nous avons dits, les solutions religieuses et l'anéantissement total. L'anéantissement est matériellement impossible; les solutions religieuses occupent une citadelle sans portes ni fenêtres où la raison humaine ne pénètre point. Vient ensuite l'hypothèse de la survivance de notre moi, délivré de son corps, mais gardant pleine et intacte conscience de son identité. Nous avons vu que cette hypothèse, en ses strictes limites, n'est que fort peu probable et médiocrement désirable, bien que, par l'abandon du corps, source de tous nos maux, elle semble moins redoutable que notre existence actuelle. D'autre part, dès qu'on essaye de l'étendre ou de l'élever, afin qu'elle paraisse moins barbare ou moins naïve, on rejoint l'hypothèse de la conscience universelle ou de la conscience modifiée, qui, avec celle de la survivance sans aucune espèce de conscience, ferme le champ à toutes les suppositions et épuise ce que l'imagination peut prévoir.

La survivance sans aucune espèce de conscience équivaudrait pour nous à l'anéantissement pur et simple et, par conséquent, ne serait pas plus redoutable que celui-ci, c'est-à-dire qu'un sommeil sans rêve et sans réveil. L'hypothèse est, sans contredit, plus acceptable que celle de l'anéantissement, mais préjuge de façon très téméraire les questions de la conscience universelle et de la conscience modifiée.

II

Avant de répondre à celles-ci, il faut choisir son Univers, car nous avons le choix. Il s'agit de savoir de quelle manière nous envisagerons l'infini. Sera-ce l'infini immobile, immuable, de toute éternité parfait et à son apogée et l'Univers sans but que doit, à l'extrême pointe de nos pensées, concevoir notre raison? Croyons-nous qu'à notre mort, l'illusion de mouvement et de progrès que nous voyons du fond de cette vie s'évanouira brusquement? Il est inévitable, alors, qu'à l'instant de notre dernier soupir, nous serons absorbés dans ce que, faute de mieux, nous appelons la conscience universelle. Au contraire, sommes-nous persuadés que la mort nous révélera que l'illusion ne se trouve pas dans nos sens, mais dans notre raison, et qu'en un monde incontestablement vivant, malgré l'éternité antérieure à notre naissance, toutes les expériences n'ont pas été faites, c'est-à-dire que le mouvement et l'évolution continuent et ne s'arrêteront nulle part ni jamais; il nous faudra dès lors admettre la conscience modifiée ou progressive. Les deux aspects, au fond, sont également inintelligibles, mais défendables, et, bien qu'inconciliables, s'accordent sur un point, à savoir que la douleur sans terme et le malheur sans espérance en sont également et à jamais exclus.

III

L'hypothèse de la conscience modifiée n'exige pas la perte de la petite conscience acquise dans notre corps; mais elle rend celle-ci presque négligeable, la jette, la noie et la dissout dans l'infini. Il est naturellement impossible d'étayer cette hypothèse de preuves satisfaisantes; mais il n'est pas facile de la ruiner comme les précédentes. S'il était permis de parler de vraisemblance, quand notre seule vérité est que nous ne voyons pas la vérité, elle est la plus vraisemblable des hypothèses d'attente, et ouvre de magnifiques portes aux rêves les plus plausibles, les plus variés et les plus séduisants. Notre moi, notre âme, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mêmes, retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu'il doit avoir vécues depuis les millénaires qui n'eurent pas de commencement? Continuera-t-il de s'accroître en s'assimilant tout ce qu'il rencontrera dans l'infini, durant des millénaires qui n'auront pas de fin? S'attardera-t-il quelque temps autour de notre terre, y menant, dans des régions invisibles à notre œil, une existence de plus en plus haute et heureuse, comme le veulent les théosophes et les spirites? Ira-t-il vers d'autres systèmes planétaires, émigrera-t-il en d'autres mondes dont nos sens ne soupçonnent même pas l'existence? Tout semble permis dans ce grand songe, hormis ce qui pourrait en arrêter l'essor.

Néanmoins, dès qu'il s'aventure trop loin dans les espaces d'outre-tombe, il se heurte à d'étranges obstacles et s'y brise les ailes. Si nous admettons que notre moi ne demeure pas éternellement tel qu'il était à l'instant de notre mort, nous ne pouvons plus imaginer qu'à un moment donné il s'arrête, cesse de s'étendre et de s'élever, atteigne sa perfection et sa plénitude, pour n'être plus qu'une sorte d'épave immuable en suspens dans l'éternité et une chose finie dans tout ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule et véritable mort; et d'autant plus affreuse qu'elle mettrait un terme à une vie et à une intelligence sans égales, à côté desquelles celles que nous possédons ici-bas ne pèseraient même pas ce que pèse une goutte d'eau en face de l'Océan ou un grain de sable en contrepoids d'une chaîne de montagnes. En un mot, ou nous croyons que notre évolution s'arrêtera un jour; et c'est une fin incompréhensible et une sorte de mort inconcevable; ou nous admettons qu'elle n'aura pas de terme, et dès lors, étant infinie, elle prend tous les caractères de l'infini et doit se perdre et se confondre en lui. C'est du reste à quoi aboutissent la théosophie, le spiritisme et toutes les religions où l'homme, dans son bonheur suprême, est absorbé par Dieu. Et c'est encore une fin incompréhensible, mais du moins c'est la vie. Et puis, incompréhensible pour incompréhensible, après avoir fait tout ce qui est humainement possible pour comprendre l'une ou l'autre énigme, jetons-nous de préférence dans la plus vaste et partant la plus vraisemblable, celle qui contient toutes les autres et après laquelle il ne reste plus rien. Sinon les questions se redressent à chaque étape et les réponses sont toujours différées. Et questions et réponses nous mènent au même abîme inévitable. Puisqu'il faut tôt ou tard l'aborder, pourquoi n'y pas aller tout de suite? Tout ce qui nous arrive dans l'intervalle, nous intéresse sans nul doute, mais ne nous retient pas, n'étant pas éternel.

IV

Nous voici donc devant le mystère de la conscience universelle. Bien que nous soyons incapables de comprendre l'acte d'un infini qui se replierait sur soi pour se sentir, par conséquent se définir et se séparer d'autre chose, ce n'est pas une raison suffisante pour le déclarer impossible; car, si nous rejetions toutes les réalités et impossibilités que nous ne comprenons point, il ne nous resterait plus de quoi vivre. Si cette conscience existe sous cette forme dont nous avons l'idée, il est évident que nous nous y trouverons et y prendrons part. S'il y a conscience en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace la conscience, nous serons dans cette conscience ou cette chose, puisque nous ne pouvons être ailleurs. Et cette conscience ou cette chose où nous nous trouverons, ne pouvant être malheureuse, puisqu'il est impossible que l'infini n'existe que pour son malheur, nous n'y serons pas malheureux non plus. Enfin, si l'infini où nous serons lancés n'a aucune espèce de conscience ni rien qui en tienne lieu, c'est que la conscience ou ce qui la pourrait remplacer, n'est pas indispensable au bonheur éternel.

V