Cherchons notre bonheur dans le renoncement quand il n'est plus possible de le trouver ailleurs. Il est facile d'être sage lorsqu'on se contente du bonheur que l'on trouve dans l'absence du bonheur. Mais le sage n'est pas fait pour être malheureux; et il est plus glorieux et plus humain aussi de ne pas cesser d'être sage en demeurant heureux. Le but suprême de la sagesse est tout juste de trouver le point fixe du bonheur dans la vie; mais chercher ce point fixe dans le renoncement et l'adieu à la joie, c'est l'aller chercher assez sottement dans la mort. Il est aisé de se croire sage lorsqu'on ne bouge plus. Mais l'homme a-t-il été créé pour ne jamais bouger? Il faut choisir; la sagesse est l'épouse respectée de nos passions et de nos sentiments, de toutes nos pensées et de tous nos désirs, ou la mélancolique fiancée de la mort. Qu'il y ait une sagesse immobile pour la tombe, mais qu'il y en ait une aussi pour la maison où l'âtre fume encore.
LVI
Ce n'est pas en renonçant à des bonheurs qui nous entourent que nous deviendrons sages; c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le savoir aux bonheurs qui ne s'élèvent plus jusqu'à nous. Ainsi, l'enfant, en grandissant, abandonne, sans qu'il s'en aperçoive, les jeux qui ne l'amusent plus. Et de même que l'enfant apprend plus de choses en jouant qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose, la sagesse marche plus vite dans le bonheur qu'elle ne l'eût fait dans le malheur. Les leçons du malheur n'éclairent qu'une partie de la morale; et l'homme qui est sage pour avoir été malheureux, ressemble à l'homme qui a aimé sans qu'on l'aimât. Il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans un amour auquel l'amour n'a jamais répondu.
«Y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit?» demandait un jour, à deux âmes heureuses, un philosophe qu'une longue injustice avait un peu trop attristé. Non, le bonheur est à la fois plus et moins enviable qu'on ne pense, parce qu'il est tout autre chose que ce que pensent ceux qui n'ont pas été complètement heureux. Etre gai, ce n'est pas être heureux, et être heureux, ce n'est pas toujours être gai. Il n'y a que les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans le temps qu'ils sourient. Mais, arrivé à une certaine hauteur, le bonheur permanent est aussi grave qu'une noble tristesse. Des sages nous ont appris qu'il ne fallait pas être heureux, afin de pouvoir désirer le bonheur. Mais, si le sage n'a pas été heureux, comment peut-il savoir que la sagesse est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur? Les penseurs qui connurent le bonheur ont appris à aimer la sagesse bien plus intimement que ceux qui furent malheureux. Il y a une grande différence entre la sagesse qui croît dans le malheur et celle qui se développe dans la félicité. La première console en parlant du bonheur, mais la seconde ne parle plus que d'elle-même. Au bout de la sagesse du malheureux, il y a l'espoir du bonheur; au bout de celle de l'homme heureux, il n'y a plus que la sagesse. Si le but de la sagesse est de trouver le bonheur, ce n'est qu'à force d'être heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve qu'en elle.
LVII
La première âme venue ne peut pas porter le bonheur. Il y a le courage du bonheur, comme il y a le courage du malheur. Peut-être faut-il plus de force pour continuer d'être heureux que pour continuer à être malheureux; car l'attente de ce qu'il n'a pas encore donne plus de joie au coeur qui n'est pas sage que la pleine possession de tout ce qu'il a désiré. C'est du sommet d'un bonheur permanent qu'on voit le mieux les désirs de ce coeur qui semble ne pouvoir se nourrir que de crainte ou d'espoir, et qui a tant de mal à se nourrir de ce qu'il a, alors même qu'il a tout.
On voit souvent des êtres forts et pleins de prudence morale, vaincus par le bonheur. N'y trouvant pas tout ce qu'ils y cherchaient, ils ne le défendent ni ne le retiennent avec l'énergie qu'il faudrait toujours déployer dans la vie. Ah! qu'il faut être sage, pour ne plus s'étonner que le bonheur apporte aussi de la tristesse, et pour que cette tristesse ne nous incline pas à croire que nous ne possédons pas encore le bonheur véritable! Ce qu'on trouve de meilleur dans le bonheur, c'est la certitude qu'il n'est pas une chose qui enivre, mais qui fait réfléchir. Il est plus accessible et il devient moins rare, une fois qu'on a appris que le seul don qu'il laisse à l'âme qui sait en profiter; c'est un élargissement de conscience qu'elle n'aurait point trouvé ailleurs. Il est plus important pour l'âme humaine de savoir la valeur d'un bonheur que d'en jouir. Il est nécessaire de savoir bien des choses pour aimer longtemps le bonheur; il est indispensable d'en savoir bien davantage pour reconnaître qu'au sein d'un bonheur sans orage la partie fixe et stable de toute félicité se trouve uniquement dans cette force, qui, tout au fond de notre conscience, pourrait nous rendre heureux au sein du malheur même. Vous ne pouvez vous dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d'où vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de vivre.
LVIII
On trouve des penseurs profonds et pleins du sentiment auguste de l'infini, de l'éternel et de l'universel; on trouve des penseurs comme Pascal, Hello, Schopenhauer, qui ne paraissent guère heureux. Mais on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que l'expression d'une détresse générale suppose toujours un grand désespoir personnel. L'horizon du malheur, contemplé du haut d'une pensée qui n'est plus instinctive, égoïste, médiocre, ne diffère pas sensiblement de l'horizon du bonheur, contemplé du haut d'une pensée de la même nature, mais d'une autre origine. Peu importe, après tout, que les nuages qui s'agitent là-bas, aux confins de la plaine, soient tragiques ou charmants; ce qui apaise le voyageur, c'est d'avoir atteint un endroit élevé, d'où il découvre enfin un espace sans limites. Il n'est pas indispensable que des voiles blanches passent sans cesse sur la mer, pour que la mer nous semble mystérieuse et admirable; et une tempête, pas plus qu'une belle journée calme, n'affaiblit la vie de notre âme. Ce qui l'affaiblit, c'est de rester jour et nuit dans la chambre de nos petites pensées sans générosité, sans ardeur, sans gravité, alors que l'océan illumine le ciel tout autour de notre demeure.
Mais il y a peut-être une différence entre le penseur et le sage. Il arrive que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis, mais le sage tâche d'y sourire de bonne foi et d'une façon si naturelle et si humaine, que le plus humble de ses frères peut recueillir et comprendre ce sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne. Le penseur ouvre la route «qui va de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas», mais le sage ouvre la voie qui mène de ce qu'on aime à ce qu'on aimera, et les sentiers qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler longtemps encore. Il est nécessaire, mais il ne suffit pas, d'avoir sur l'homme, sur Dieu, sur la nature, des pensées vivantes et audacieuses. Qu'est-ce qu'une pensée profonde qui n'apporte aucun réconfort? N'est-ce pas, comme celle qui ne parvient pas à imprégner notre vie de tous les jours, une pensée que le penseur ne possède pas encore tout entière? Il est plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction, que de faire sur-le-champ, le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au delà de cette affliction. Il est plus facile de paraître profond dans la méfiance et les ténèbres, que dans la confiance et l'honnête clarté où les hommes doivent vivre. Est-on sûr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut faire, en méditant ainsi, au nom de tous ses frères, sur la détresse de la vie, si, pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette détresse, on leur cache les raisons, décisives après tout, pour lesquelles on l'accepte, puisque l'on continue de vivre? Est-ce aller jusqu'au bout de sa pensée que de penser pour ne pas consoler? Il est plus facile de me dire pourquoi vous vous plaignez, que de m'apprendre avec simplicité les motifs plus puissants et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont vous vous plaignez de la sorte.