Qui de nous ne trouve, sans les chercher, mille et mille raisons de n'être pas heureux? Sans doute, il est utile que le sage nous indique les plus hautes, car les raisons très hautes pour n'être pas heureux, sont bien près de se transformer en raison d'être heureux. Mais toutes celles qui ne portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur (il y a en effet dans la vie morale une foule d'espaces découverts où grandeur et bonheur se confondent), ne méritent pas qu'on les énumère. Il faut être heureux pour rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux. Essayons d'abord de sourire pour que nos frères apprennent à sourire, et puis nous sourirons bien plus réellement en les voyant sourire. «Il ne me convient pas que je me chagrine moi-même, moi qui jamais n'ai volontairement chagriné personne», dit Marc-Aurèle, en une de ses plus belles lignes. Mais n'est-ce pas se chagriner soi-même et apprendre en même temps à chagriner les autres, que de n'apprendre pas à être aussi heureux que l'on peut l'être?
LIX
Une petite pensée qui relie un regard satisfait, un acte de bonté quotidienne ou la plus tranquille, la plus modeste des minutes heureuses, à quelque chose de beau, de stable et d'éternel, est plus méritoire, et il est infiniment plus difficile de l'arracher aux mystères de la vie qu'une grande et sombre méditation qui rattache une douleur, un amour, un désespoir, à la mort, au destin ou aux puissances indifférentes qui environnent notre existence. Ne nous laissons pas tromper par des apparences. Hamlet qui se lamente au bord du gouffre, nous semble plus profond et plus passionnant qu'Antonin le Pieux, qui regarde tranquillement les mêmes forces, les accepte et les interroge avec calme, au lieu de les maudire et d'y chercher des sujets d'épouvante. Tout ce qu'on fait durant le jour, paraît moins auguste que le moindre geste qu'on ébauche alors que la nuit tombe, mais l'homme est né pour travailler durant le jour, et non pour s'agiter dans les ténèbres.
LX
Il y a en outre, dans la moindre pensée consolante, une force qu'on ne trouve jamais dans la plus vaste plainte, dans la plus belle idée mélancolique. Une grande idée profonde et attristée, c'est de l'énergie qui éclaire les murs de sa prison en consumant ses ailes dans les ténèbres; mais la plus timide pensée de confiance, d'abandon enjoué aux lois inévitables, c'est déjà une action qui cherche un point d'appui pour prendre enfin son vol dans l'existence. Il n'est pas mauvais de se l'avouer quelquefois: une pensée étendue et désintéressée, c'est chose excellente, mais la réalité ne commence qu'à l'action. Ce qui constitue à proprement parler toute notre destinée, ce sont celles de nos pensées qui, pressées par la foule des pensées incomplètes, obscures, presque indistinctes encore, ont eu la force, ou ont enfin cédé à la nécessité de se transformer en faits, en gestes, en sentiments, en habitudes. Ce n'est pas affirmer qu'il faille négliger les autres. Nos pensées, autour de notre vie réelle, on dirait d'une armée qui assiège une ville. Il est probable que la plupart des soldats, quand la ville sera prise, n'entreront pas dans son enceinte. On écartera notamment les auxiliaires, les barbares, toutes les bandes informes en un mot, qui céderaient trop facilement à l'ivresse du pillage, des flammes et du sang. Il est probable aussi que les deux tiers des troupes ne prendront aucune part au combat décisif. Mais on a bien souvent besoin des forces inutiles; et il est évident que la ville n'aurait pas tremblé, n'aurait jamais ouvert ses portes, si l'armée n'avait pas été innombrable au fond des plaines et bien disciplinée au pied des murs. Il en va de même dans notre vie morale. Les pensées qui ne sont pas entrées dans la réalité n'ont pas été tout à fait vaines; elles ont poussé ou soutenu les autres, mais celles-ci sont les seules qui aient accompli leur mission jusqu'au bout. Et c'est pourquoi ayons toujours sous nos ordres, devant les rangs épais de nos idées confuses et attristées, un groupe de pensées plus confiantes, plus humaines, plus simples et prêtes à pénétrer hardiment dans la vie.
LXI
On a beau vouloir s'élever au-dessus des réalités dans un désir très pur du bien immatériel, mille intentions ne valent pas un geste; non que les intentions n'aient aucune valeur, mais le moindre geste de bonté, de courage, de justice, exige plus d'un millier de bonnes intentions.
Les chiromanciens prétendent que toute notre vie se grave dans notre main, et ce qu'ils appellent notre vie, c'est un certain nombre d'actions qui inscrivent dans notre chair, soit avant, soit après leur accomplissement, des marques indélébiles. Nos pensées et nos intentions n'y laissent pour ainsi dire aucune trace. Si j'ai nourri durant de longs jours des projets de meurtre, de trahison, d'héroïsme ou de sacrifice, il se peut que ma main n'en dise rien; mais si j'ai tué, par hasard, peut-être par erreur, au détour d'une rue, quelqu'un qui paraissait me menacer; ou si, passant par la même rue, je dois arracher quelque jour, un nouveau-né aux flammes qui l'envelopperont, ma main portera toute ma vie l'irrécusable signe du meurtre ou de l'amour. Que les chiromanciens s'illusionnent ou non, peu importe, il y a une grande vérité morale au fond de cette distinction. Une pensée peut me laisser jusqu'à ma mort à la même place dans l'univers; mais une action me fera presque toujours avancer ou reculer d'un rang dans la hiérarchie des êtres. Une pensée, c'est une force isolée, errante et passagère, qui s'avance aujourd'hui et que je ne reverrai peut-être pas demain; mais une action suppose une armée permanente d'idées et de désirs, qui a su conquérir, après de longs efforts, un point d'appui dans la réalité.
LXII
Mais nous voici bien loin de la noble Antigone et de l'éternel problème de la vertu infructueuse. Il est certain que le destin, entendu au sens ordinaire de ce mot, c'est-à-dire désignant uniquement le chemin qui conduit à la mort, ne respecte guère la vertu. Arrivé au bord de cet abîme, qui est comme la cuve centrale où les morales viennent se purifier ou se troubler définitivement, on nous force à choisir entre la justification, et la condamnation du hasard. La plupart des sacrifices du devoir peuvent se ramener au type du sacrifice d'Antigone. Qui de nous n'a vu autour de soi plus d'un exemple d'héroïsme châtié? Un ami, du fond du lit qu'il ne devait quitter que pour un autre lit qu'on n'abandonne plus, me faisait un jour suivre du doigt, pour ainsi dire, tous les détours dont se servit le sort pour l'amener à boire, dans une ville étrangère, la gorgée d'eau empoisonnée qui devait lui donner la mort. Rien n'était plus visible que les fils innombrables tissés par le destin autour de cette vie, et le moindre incident semblait doué d'une prévoyance et d'une malice incomparables. Et pourtant, mon ami n'était allé là-bas que pour y remplir un de ces devoirs que les sages, les héros ou les saints discernent seuls à l'horizon de la conscience. Que faut-il répondre? Taisons-nous encore sur ce point; nous y reviendrons tout à l'heure. Mon ami, s'il avait survécu, serait reparti le lendemain pour une autre ville, où un autre devoir l'eût appelé, sans même se demander s'il répondait encore à l'appel d'un devoir. Il y a des êtres qui obéissent ainsi à tous les ordres chuchotés par leur coeur. Ils n'ont nul souci de l'injustice de la fortune ou de l'ingratitude de la vertu; ils ne s'occupent que de l'injustice des hommes et semblent se dire que les autres injustices ne les regardent pas encore.