LXVII

On nous dit: «Aimez votre prochain comme vous-même», mais si vous vous aimez d'une manière étroite, puérile et craintive, vous aimerez votre prochain de la même façon. Apprenez donc à vous aimer largement, sainement, sagement et complètement. C'est chose moins facile qu'on ne croit. L'égoïsme d'une âme clairvoyante et forte est plus efficacement charitable que tout le dévouement d'une âme aveugle et faible. Avant d'exister pour les autres, il importe que vous existiez pour vous-même; avant de vous donner, il faut vous acquérir. Soyez certain que l'acquisition d'une parcelle de votre conscience importe mille fois plus, au bout du compte, que le don de votre inconscience tout entière.

Presque toutes les grandes choses de ce monde ont été faites par des êtres qui ne songeaient nullement à se sacrifier. Platon n'abandonne pas sa pensée pour mêler ses larmes aux larmes de ceux qui pleurent dans Athènes; Newton ne quitte pas ses spéculations pour sortir à la recherche de sujets de pitié ou de tristesse; et surtout Marc-Aurèle (car il s'agit ici du sacrifice moral le plus fréquent et le plus dangereux), Marc-Aurèle n'éteint pas la clarté de son âme pour rendre plus heureuse l'âme inférieure de Faustine. Or, ce qui est juste dans l'existence de Platon, de Newton ou de Marc-Aurèle, est également juste dans l'existence de toute âme. Car toute âme dans sa sphère a les mêmes devoirs envers soi que l'âme des plus grands. Convainquons-nous une fois pour toutes, que le devoir capital de notre âme est d'être aussi complète, aussi heureuse, aussi indépendante, aussi grande que possible. Il ne s'agit pas ici d'égoïsme ou d'orgueil. On ne devient efficacement généreux, on ne devient véritablement humble que quand on a un sentiment de soi éclairé, confiant et pacifique. On peut sacrifier à ce but la passion même du sacrifice; car le sacrifice ne doit pas être un moyen de s'ennoblir, mais le signe d'un ennoblissement.

LXVIII

Sachons offrir, quand il le faut, à nos frères malheureux, nos richesses, notre temps, notre vie; c'est là le don exceptionnel de quelques heures exceptionnelles, mais le sage n'est pas tenu de négliger son bonheur et tout ce qui entoure son existence, pour se préparer uniquement à traverser, avec plus ou moins d'héroïsme, une ou deux heures exceptionnelles. En morale, il faut avant tout s'attacher aux devoirs qui reviennent tous les jours, aux actes fraternels qui ne s'épuisent pas. À ce point de vue, dans la marche ordinaire de la vie, la seule chose dont nous puissions offrir une part sans cesse renaissante aux âmes heureuses ou malheureuses de ceux qui s'avancent à nos côtés le long des mêmes routes, c'est la force, la confiance, l'indépendance apaisée de notre âme. C'est pourquoi le plus humble des hommes est obligé d'entretenir et d'agrandir son âme, comme s'il savait qu'un jour elle dût être appelée à consoler ou réjouir un Dieu. Quand il s'agit de préparer une âme, il faut toujours la préparer pour une mission divine. En ce domaine seul, et à cette condition, se fait le véritable don de l'homme et s'accomplit le sacrifice par excellence. Et quand son heure sonne, croyez-vous que ce que donne alors Socrate ou Marc-Aurèle, qui vécut mille vies, ayant fait mille fois le tour de sa vie, ne vaille pas mille fois tout ce que peut donner celui qui n'a pas fait un pas dans sa conscience; et que s'il est un Dieu, il pèse seulement le sacrifice au poids du sang de notre corps, et que le sang de l'âme, qui est sa vertu, son sentiment d'elle-même, toute sa vie morale, et toute la force qu'elle a accumulée durant bien des années, n'ait aucune valeur?

LXIX

Ce n'est pas en se sacrifiant que l'âme devient plus grande; mais c'est en devenant plus grande qu'elle perd de vue le sacrifice, comme le voyageur qui s'élève perd de vue les fleurs du ravin. Le sacrifice est un beau signe d'inquiétude, mais il ne faut pas cultiver l'inquiétude pour elle-même. Tout est sacrifice aux âmes qui s'éveillent; bien peu de choses portent encore le nom de sacrifice pour une âme qui a su trouver une vie dont le dévouement, la pitié et l'abnégation ne sont plus les racines indispensables mais les fleurs invisibles. En vérité, trop d'êtres éprouvent le besoin de détruire, même inutilement, un bonheur, un amour, un espoir qui leur appartient, pour s'apercevoir à la clarté des flammes de l'holocauste. On dirait qu'ils portent une lampe dont ils ne savent pas l'usage; et lorsque la nuit tombe, et qu'ils sont avides de lumière, ils en répandent la substance sur un feu étranger.

Évitons d'agir comme ce gardien du phare de la légende, qui distribuait aux pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui devaient éclairer l'océan. Toute âme, dans son milieu, est gardienne d'un phare plus ou moins nécessaire. La mère la plus humble qui se laisse attrister, absorber, anéantir tout entière par les plus étroits de ses devoirs de mère, donne son huile aux pauvres, et ses enfants souffriront toute leur vie que l'âme de leur mère n'ait pas été aussi claire qu'elle eût pu l'être. La force immatérielle qui luit dans notre coeur doit luire avant tout pour elle-même. Ce n'est qu'à ce prix-là qu'elle luira pour les autres. Si petite que soit votre lampe, ne donnez jamais l'huile qui l'alimente, mais la flamme qui la couronne.

LXX

Il est certain que l'altruisme demeurera toujours le centre de gravité des âmes nobles, mais les âmes faibles se perdent dans les autres, tandis que les âmes fortes s'y retrouvent. Voilà la grande différence. Ce qui vaut mieux qu'aimer son prochain comme soi-même, c'est de s'aimer soi-même en lui. Il y a une bonté qui précède certains êtres, il y en a une qui suit certains autres. Il y a une bonté qui épuise, et une autre bonté qui nourrit. N'oublions pas que, dans le commerce des âmes, ce ne sont point celles qui croient donner toujours qui sont les généreuses. Une âme forte prend sans cesse, même aux plus pauvres, une âme faible donne toujours, même aux plus riches; mais il y a une façon de donner qui n'est que de l'avidité qui a perdu courage, et si un Dieu venait faire le compte, peut-être verrions-nous que c'est en prenant que l'on donne et en donnant que l'on enlève. Il arrive souvent qu'une âme médiocre ne commence à grandir que du jour où elle a rencontré une âme qui l'épuise.