LXXI
Pourquoi ne pas s'avouer que le devoir par excellence ce n'est pas de pleurer avec tous ceux qui pleurent, de souffrir avec tous ceux qui souffrent et de tendre son coeur à ceux qui passent pour qu'ils le meurtrissent ou pour qu'ils le caressent? Les pleurs, les souffrances, les blessures ne nous sont salutaires qu'autant qu'ils ne découragent pas notre vie. Ne l'oublions jamais: quelle que soit notre mission sur cette terre, quel que soit le but de nos efforts et de nos espérances, le résultat de nos douleurs et de nos joies, nous sommes avant tout les dépositaires aveugles de la vie. Voilà l'unique chose absolument certaine, voilà le seul point fixe de la morale humaine. On nous a donné la vie, nous ne savons pourquoi, mais il semble évident que ce n'est pas pour l'affaiblir ou pour la perdre. Nous représentons même une forme toute spéciale de la vie sur cette planète: la vie de la pensée, la vie des sentiments; et c'est pourquoi tout ce qui est propre à diminuer l'ardeur de la pensée, l'ardeur des sentiments est probablement immoral. Tâchons donc d'activer, d'embellir, d'amplifier cette ardeur; avant tout, augmentons notre confiance dans la grandeur, dans la puissance et dans la destinée de l'homme. Il est vrai que je pourrais dire tout aussi bien: sa petitesse, sa faiblesse et sa misère. Il est aussi passionnant d'être grandement misérable que d'être grandement heureux. Peu importe, après tout, que ce soit l'homme ou l'univers qui nous paraisse admirable, pourvu que quelque chose nous paraisse admirable et que nous exaltions notre conscience de l'infini. Une étoile qu'on découvre ajoute plus d'un rayon aux pensées, aux passions, au courage de l'homme. Tout ce que nous voyons de beau dans ce qui nous entoure est déjà beau dans notre coeur, tout ce que nous trouvons d'adorable et de grand en nous-même, nous le trouvons en même temps dans les autres. Si mon âme, en s'éveillant ce matin, a rencontré dans les pensées de son amour une idée qui la rapprocha un peu d'un Dieu qui n'est sans doute, comme on l'a dit plus haut, que le plus beau de ses désirs, je vois trembler cette même idée dans le pauvre qui passe l'instant d'après sous mes fenêtres, et je l'aime davantage pour le connaître mieux.
Ne croyons pas qu'il soit inutile d'aimer ainsi; ce sera grâce à quelques-uns qui aimeront ainsi de plus en plus profondément, que l'homme saura un jour ce qu'il lui faudra faire. La morale véritable doit naître de l'amour conscient et infini. La grande charité, c'est l'ennoblissement. Mais je ne puis vous ennoblir si je ne me suis pas ennobli le premier, je ne puis vous admirer si je n'ai rien trouvé d'admirable en moi-même. Lorsque j'ai fait un acte noble, la meilleure récompense que m'accorde cet acte, c'est la certitude de plus en plus naturelle, de plus en plus invincible que vous pouvez en faire autant. Toute pensée qui augmente mon coeur, augmente en moi l'amour et le respect pour l'homme. À mesure que je monte, vous montez avec moi. Mais si, pour vous aimer, parce que votre amour n'a pas encore d'ailes, je coupe les ailes à mon amour, il y aura deux fois plus de larmes et de plaintes inutiles au fond de la vallée, mais l'amour ne fera pas un pas vers la montagne. Aimons toujours du plus haut point que nous puissions atteindre. N'aimons pas par pitié lorsqu'on peut aimer par amour; ne pardonnons pas par bonté lorsqu'on peut pardonner par justice; n'apprenons pas à consoler lorsque l'on peut apprendre à respecter. Ah! soyons attentifs à améliorer sans relâche la qualité de l'amour que nous donnons aux hommes! Une coupe de cet amour prise sur les sommets en vaut cent que l'on puise aux citernes stagnantes de la charité ordinaire. Et si celui que vous n'aimez plus par pitié ou simplement parce qu'il pleure, doit ignorer, jusqu'à la fin, que vous l'aimez en ce moment pour l'avoir ennobli en même temps que vous-même, qu'importe après tout? Vous avez fait ce que vous conceviez comme le meilleur, encore que le meilleur puisse n'être pas utile. Ne faut-il pas toujours agir en cette vie comme si le Dieu que désire le plus haut désir de notre coeur nous contemplait sans cesse?
LXXII
Mais revenons aux grandes lois incohérentes. Il n'y a pas longtemps, dans une catastrophe affreuse[1], le destin manifesta une fois de plus et d'une manière plus éclatante que jamais, ce que les hommes appellent son injustice, son aveuglement ou son indépendance. Il parut y punir expressément la seule des vertus extérieures que la raison nous ait laissée, je veux dire l'amour du prochain. Il est probable qu'il y avait quelques justes imparfaits dans l'enceinte où la fatalité descendit ce jour-là. Il paraît même certain qu'il s'y trouvait au moins un juste véritable et désintéressé. C'est la présence presque certaine de ce juste qui pose dans toute sa pureté la question terrible que nous ne pouvons nous empêcher de faire. S'il n'avait pas été là, nous pourrions nous dire que nous ne savons pas de quelle somme de justice souveraine est faite une injustice qui nous paraît énorme. Nous pourrions nous dire que ce qu'on appelait là-bas charité n'était peut-être que la fleur trop audacieuse d'une injustice permanente. L'homme ne peut se décider à croire qu'en tout ce qui est extérieur il n'ait à lutter et à compter qu'avec des faits et des forces aveugles: l'eau, le feu, l'air, les lois de la pesanteur et quelques autres. Nous avons besoin d'excuser le hasard; et quand nous l'accusons formellement, n'est-ce pas comme si nous l'excusions dans le passé et l'avenir, avec l'étonnement pénible que nous éprouvons en apprenant qu'un homme de bien a commis un acte bas et vil? Nous nous plaisons à créer un hasard idéal plus juste que nous-mêmes, et lorsqu'il vient de commettre une injustice irrécusable, notre stupeur passée, tout au fond de notre coeur, nous lui rendons notre confiance, en nous disant que nous ne savons pas tout ce qu'il sait, et qu'il doit avoir obéi à des lois que nous ne pouvons pénétrer. Le monde nous semblerait trop noir si le hasard n'était pas moral. Qu'il n'y ait pas une justice ou une morale gardienne de la nôtre, cela nous paraîtrait la négation même de toute morale et de toute justice. Nous ne voulons plus de la basse et étroite morale des châtiments et des récompenses que nous offrent les religions positives, mais nous oublions que si le hasard était doué du moindre sentiment de justice, la morale haute et désintéressée que nous rêvons ne serait plus possible. Si nous ne sommes pas convaincus que le hasard est absolument sans justice, nous n'avons plus aucun mérite à être justes. Nous refusons l'idéal des saints, et nous sommes persuadés que faire son devoir dans l'espoir d'une récompense quelconque, ne serait-ce que la satisfaction du devoir accompli, doit avoir, aux yeux d'un Dieu sage, à peu près la même valeur que faire le mal parce qu'il nous profite. Nous nous disons volontiers que si Dieu est aussi haut que l'idée la plus haute qu'il a mise dans l'âme des meilleurs d'entre nous, il devrait écarter tous les hommes qui ont voulu lui plaire, c'est-à-dire qui n'ont pas fait le bien comme s'il n'existait pas, et qui n'ont pas aimé la vertu plus que Dieu même. Mais, en réalité, et devant le moindre événement, nous nous apercevons que nous sortons à peine des traités de Morale en action de l'enfance, dans lesquels tous les crimes sont punis. Il nous faudrait, au contraire, des « recueils de vertus châtiées». Ils seraient plus utiles aux véritables âmes et entretiendraient davantage la fierté et l'énergie du bien. Ne perdons pas de vue que c'est de l'immoralité même du hasard que doit naître une morale plus belle. Ici, comme partout plus l'homme se sent abandonné, plus il retrouve la force propre de l'homme. Ce qui nous inquiète dans ces grandes injustices, c'est la négation d'une haute loi morale; mais de cette négation même naît immédiatement une loi morale supérieure. Avec la suppression du châtiment et de la récompense naît la nécessité de faire le bien pour le bien. Ne nous troublons jamais lorsqu'une loi morale nous semble disparaître; il y en a toujours une plus grande en réserve. Tout ce que nous ajoutons à la moralité du destin, nous l'enlevons à notre idéal moral le plus pur. Au contraire, plus nous sommes convaincus que le destin n'est pas juste, plus nous élargissons et purifions devant nous les champs d'une morale meilleure. Ne nous imaginons pas que les bases de la vertu s'effondrent parce que Dieu nous semble injuste. Ce serait dans l'injustice évidente de son Dieu que la vertu humaine trouverait enfin des fondements inébranlables.
[Note 1: L'incendie du Bazar de la Charité à Paris (4 mai 1897)]
LXXIII
Résignons-nous à l'indifférence de la nature envers le sage. Cette indifférence ne nous semble étrange que parce que nous ne sommes pas assez sages; car l'un des devoirs de la sagesse est de se rendre un compte aussi exact et aussi humble que possible de la place que l'être humain occupe dans l'univers.
L'être humain paraît grand dans sa sphère comme l'abeille paraît grande sur la cellule de son rayon de miel; mais il serait absurde d'espérer qu'une fleur de plus s'ouvrira dans les champs parce que la reine des abeilles a été héroïque dans sa ruche. Ne croyons pas nous diminuer en agrandissant l'univers. Que ce soit nous-mêmes ou le monde entier qui nous paraisse grand, le sentiment de l'infini, qui est le sang de toute vertu, circulera de la même façon dans notre âme.
Qu'est-ce qu'un acte de vertu pour en attendre ainsi des récompenses extraordinaires? Ce n'est pas dans les lois de la gravitation mais en nous qu'il faut trouver ces récompenses. Il n'y a que ceux qui ne savent pas ce que c'est que le bien qui demandent un salaire pour le bien. Surtout n'oublions pas qu'un acte de vertu est toujours un acte de bonheur. Il est toujours la fleur d'une longue vie intérieure heureuse et satisfaite. Il suppose toujours des heures et de longues journées de repos sur les montagnes les plus paisibles de notre âme. Aucune récompense postérieure ne vaudrait la calme récompense qui l'a précédé. Le juste qui périt dans la catastrophe dont je viens de parler, n'était là que parce que son âme avait trouvé dans le bien une certitude, une paix, que nul bonheur, nulle gloire, nul amour n'aurait pu lui donner. Si les flammes s'ouvraient, si les eaux reculaient, si la mort hésitait parfois devant de tels êtres, que seraient désormais les héros et les justes? Où serait le bonheur d'une vertu qui n'est complètement heureuse que parce qu'elle est noble et pure, et qui n'est noble et pure que parce qu'elle n'attend aucune récompense? Il y a une joie humaine à faire le bien en poursuivant un but; il y a une joie divine à faire le bien et à n'espérer rien. On sait en général pourquoi l'on fait le mal; mais moins on sait exactement pourquoi l'on fait le bien, plus est pur le bien que l'on fait. Pour apprendre ce que vaut un juste, demandons-lui pourquoi il est juste: il est probable que celui qui aura le moins à répondre sera le juste le plus parfait. Il se peut qu'à mesure que l'intelligence s'étend, le nombre des raisons qui poussent une âme à l'héroïsme semblent diminuer, mais en même temps l'intelligence s'aperçoit qu'elle n'a plus d'autre idéal qu'un héroïsme de plus en plus secret et désintéressé.