Quoi qu'il en soit, celui qui éprouve le besoin d'agrandir la vertu en y ajoutant l'approbation du destin et du monde, n'a pas encore le sentiment de la vertu. On n'agit vraiment bien que lorsqu'on agit bien pour soi seul, sans autre attente que de savoir de mieux en mieux ce que c'est que le bien. «Sans autre témoin que son coeur», dit Saint-Just. Il y a, j'imagine, aux yeux de Dieu, une différence notable entre l'âme d'un homme qui est persuadé que les rayons d'un acte de vertu n'ont pas de limites, et l'âme de celui qui se dit que ces rayons ne sont probablement pas faits pour sortir de l'enceinte de son coeur. Une vérité trop ambitieuse, pour n'être pas douteuse, peut donner un moment une force plus grande, mais une vérité plus humble et plus humaine donne toujours une force plus patiente et plus grave. Faut-il être le soldat convaincu que chacun de ses coups détermine la victoire, ou celui qui sait la petite chose qu'il est dans la mêlée et combat néanmoins d'un courage aussi ferme? L'homme de bien se ferait scrupule de tromper son prochain, mais n'est que trop porté à accepter la pensée que se tromper un peu soi-même est un acte d'idéal.
Mais revenons aux déceptions du juste. Je crois que les meilleurs d'entre nous chercheraient un autre bonheur si la vertu était utile, et Dieu leur ôterait leur grande raison de vivre s'il les récompensait souvent. Il est probable que rien n'est nécessaire, que rien n'est indispensable, et que si l'âme n'avait plus cette joie de faire le bien parce qu'il est le bien, elle en trouverait une autre plus pure encore; mais en attendant, c'est la plus belle qu'elle possède, n'y touchons pas sans motif. Ne touchons pas trop aux malheurs de la vertu, de peur de toucher en même temps à l'essence la plus limpide de son bonheur. Les âmes qui goûtent réellement ce bonheur seraient aussi étonnées qu'on songeât à les récompenser, que les autres seraient étonnées qu'on songeât à punir le malheur. Il n'y a que ceux qui ne vivent pas dans la justice qui s'en plaignent toujours.
LXXIV
La sagesse hindoue a raison quand elle dit: «Travaille, comme travaillent ceux-là qui sont ambitieux. Respecte la vie, comme le font ceux qui la désirent. Sois heureux comme le sont ceux qui vivent pour le bonheur de vivre.»
Et c'est encore le point central de la sagesse humaine. Agir comme si tout acte portait un fruit extraordinaire et éternel, et cependant savoir combien c'est peu de chose qu'un acte juste en face de l'univers. Avoir le sentiment de la disproportion et marcher néanmoins comme si les proportions étaient humaines. Ne pas perdre de vue la grande sphère, et se mouvoir dans la petite avec autant de confiance, autant de gravité, de conviction et de satisfaction, que si elle contenait la grande.
Avons-nous besoin d'illusions pour entretenir notre désir du bien? S'il en était ainsi, il faudrait s'avouer que ce désir n'est pas conforme à la nature humaine. Il n'est pas prudent de s'imaginer que le coeur croit longtemps à des choses auxquelles la raison ne croit plus. Mais la raison peut croire à des choses qui se trouvent dans le coeur. Elle finit même par s'y réfugier de plus en plus simplement, chaque fois que la nuit tombe sur son domaine. Car la raison est à l'égard du coeur comme une fille clairvoyante, mais trop jeune, qui a souvent besoin des conseils de sa mère, souriante et aveugle. Il arrive un moment dans la vie où la beauté morale semble plus nécessaire que la beauté intellectuelle. Il arrive un moment où toutes les acquisitions de l'esprit doivent se déverser dans la grandeur de l'âme sous peine de mourir misérablement dans la plaine comme un fleuve qui ne trouve pas la mer.
LXXV
Mais n'exagérons rien quand il s'agit de la sagesse, fût-ce la sagesse même. Si les forces du dehors ne s'arrêtent pas toujours devant l'homme de bien, la plupart des puissances intérieures lui sont soumises; et presque tous les bonheurs et les malheurs des hommes proviennent des puissances intérieures. Nous avons dit ailleurs que le sage qui passe interrompt mille drames. Il interrompt, en effet, par sa seule présence, la plupart des drames qui naissent de l'erreur ou du mal. Il les interrompt en lui-même et les empêche de naître autour de lui. Des gens qui auraient fait mille choses folles ou mauvaises, ne les font pas, parce qu'ils ont rencontré un être doué d'une sagesse simple et vivante, car dans la vie, la plupart des caractères sont des caractères accessoires, et suivant le hasard, s'attachent à un sillage de souffrance ou de paix. Autour de Jean-Jacques Rousseau, par exemple, tout gémit, tout trahit, tout est plein de détours et d'arrière-pensées, tout paraît délirer; autour de Jean-Paul, tout est loyal, tout semble noble et clair, tout s'apaise et tout aime. Ce que nous dominons en nous, nous le dominons en même temps dans tous ceux qui s'approchent de nous. Il se forme autour du juste un grand cercle paisible où les flèches du mal perdent peu à peu l'habitude de passer. Les souffrances morales qui l'atteignent ne dépendent plus des hommes. Il est vrai, au pied de la lettre, que leur malice ne peut nous faire pleurer que dans les régions où nous n'avons pas encore perdu le désir de faire pleurer nos ennemis. Si les traits de l'envie nous font saigner encore, c'est que nous aurions pu lancer ces mêmes traits, et si une trahison nous arrache des larmes, c'est que nous avons toujours en nous la puissance de trahir. On ne peut blesser l'âme qu'avec les armes offensives qu'elle n'a pas encore jetées sur le grand bûcher de l'amour.
LXXVI
Quant aux drames du bien, ils se jouent sur une scène qui demeure mystérieuse au sage comme aux autres hommes. Nous n'en apercevons que le dénouement, mais nous ignorons dans quelle ombre ou dans quelle lumière ce dénouement fut préparé. Le juste ne peut se promettre qu'une chose, c'est que son destin l'atteindra dans un acte de charité ou de justice. Il ne sera jamais frappé qu'en état de grâce, selon l'expression des chrétiens, c'est-à-dire en état de bonheur intérieur. Et c'est déjà fermer toutes les portes aux mauvaises destinées intérieures, et la plupart des portes aux hasards du dehors.