À mesure que s'élève notre idée du devoir et du bonheur, l'empire de la souffrance morale se purifie; et n'est-ce pas l'empire le plus tyrannique du destin? Notre bonheur dépend, en somme, de notre liberté intérieure. Cette liberté grandit quand nous faisons le bien, et diminue quand nous faisons le mal. Ce n'est pas métaphoriquement, mais très réellement que Marc-Aurèle se délivre chaque fois qu'il trouve une vérité nouvelle dans l'indulgence, chaque fois qu'il pardonne ou qu'il pense. C'est moins métaphoriquement encore que Macbeth s'enchaîne à chacun de ses crimes. Et tout ce qui est vrai d'un grand crime sur une scène royale, et d'une grande vertu dans une vie héroïque, est pareillement vrai des plus humbles fautes et de toutes les vertus inconnues d'une vie ordinaire. Il y a tout autour de nous des Marc-Aurèles enfants, et des Macbeths qui ne sortent pas de leur chambre. Si imparfaite que soit notre idée du bien, dès que nous l'abandonnons un instant, nous nous livrons aux forces malveillantes du dehors. Un simple mensonge envers moi-même, enseveli dans le silence de mon coeur, peut porter à ma liberté intérieure une atteinte aussi funeste qu'une trahison sur la place publique. Et sitôt que ma liberté intérieure est atteinte, le destin s'approche de ma liberté extérieure, comme un fauve s'approche à pas lents d'une proie qu'il a longtemps guettée.

LXXVII

Existe-t-il un drame où un être parfaitement beau et parfaitement sage souffre aussi profondément que le méchant? Il semble exact que dans ce monde le mal entraîne son châtiment plus sûrement que la vertu ne voit sa récompense. Il est vrai que le crime a l'habitude de se punir lui-même au milieu de grands cris, tandis que la vertu se récompense dans le silence, qui est le jardin clos de son bonheur. Le mal enfin amène des catastrophes éclatantes, mais un acte de vertu n'est qu'un sacrifice muet aux lois les plus profondes de l'existence humaine. Et c'est pourquoi, sans doute, la balance de la grande justice nous paraît pencher plus volontiers du côté de l'ombre que de celui de la lumière. Mais s'il est peu probable qu'existe réellement «le bonheur dans le crime», le «malheur dans la vertu» existe-t-il plus fréquemment? Éliminons d'abord les souffrances physiques, celles du moins dont la source est cachée dans les forêts les plus obscures du hasard. Il va sans dire qu'une troupe de bourreaux eût pu étendre Spinoza sur un lit de tortures, et que rien n'empêche les maladies les plus douloureuses d'assaillir Antonin le Pieux aussi bien que Régane ou Goneril. Ceci n'est pas la part humaine, mais animale de la douleur. Observons cependant que la sagesse envoie la science, la plus jeune de ses soeurs, limiter chaque jour, dans les domaines du destin, la zone même de la douleur physique. Mais, malgré tout, il y aura toujours dans ces domaines un coin inabordable où la malaventure régnera. Il y aura toujours quelques victimes d'une injustice irréductible, et si celle-ci nous attriste, du moins nous apprend-elle à ajouter à une sagesse plus réelle, plus humaine et plus fière, ce que nous enlevons à une sagesse trop mystique.

Nous ne devenons véritablement justes que du jour où nous sommes réduits à chercher en nous seuls le modèle de la justice. Au reste, l'injustice du destin remet l'homme à sa place dans la nature. Il n'est pas salutaire qu'il regarde sans cesse autour de soi, comme un enfant qui cherche encore sa mère. Ne croyons pas que le découragement moral doive naître de ces déceptions. Une vérité, si décourageante qu'elle paraisse, transforme le courage de ceux qui savent l'accepter. En tout cas, une vérité décourageante, par cela seul qu'elle est une vérité, vaut toujours mieux que le plus beau mensonge qui encourage. Mais il n'est pas de vérité décourageante, il y a par contre des courages qui ne sont pas véritables. Ce qui ébranle les faibles, est ce qui raffermit les forts: «Je pense au jour de notre amour, écrivait une femme, où par une large fenêtre qui s'ouvrait sur la mer, nous regardions venir à l'horizon une multitude de barques blanches, qui toutes venaient docilement s'attacher au port que nous dominions … Ah! comme je revois ce jour!… Te rappelles-tu qu'une seule barque portait une voile presque noire, et que ce fut la dernière qui rentra au port? Te rappelles-tu aussi qu'il était l'heure de partir, cela nous était pénible, et nous avions pris comme signal du départ l'arrivée de la dernière barque? Dans ce hasard qui faisait la dernière barque sombre nous aurions pu trouver une cause de mélancolie. Mais comme des amants qui ont «admis» la vie, nous l'avons constaté en souriant et une fois de plus nous nous sommes reconnus.»

Oui, c'est ainsi qu'il faudrait faire dans l'existence. Il n'est pas toujours facile de sourire à l'arrivée des barques sombres, mais il est possible de trouver dans la vie quelque chose qui nous domine sans nous attrister, comme l'amour dominait sans l'attrister la femme qui parlait de la sorte. À mesure que la pensée et le coeur s'élargissent, ils parlent moins souvent d'injustice. Il est bon de se dire que dans ce monde tout est pour le mieux par rapport à nous, puisque nous sommes les fruits de ce monde. Une loi de l'univers qui nous semble cruelle doit être cependant plus conforme à notre être que toutes les lois meilleures que nous pourrions imaginer. Les temps sont probablement venus où l'homme doit apprendre à placer ailleurs qu'en lui-même le centre de son orgueil et de ses joies. Tandis que nos yeux s'ouvrent, nous nous sentons dominés par une force de plus en plus énorme, mais nous acquérons en même temps la certitude de plus en plus intime de faire partie de cette force; et même quand elle nous frappe, nous pouvons l'admirer comme Télémaque enfant admirait la force du bras paternel.

Accoutumons-nous peu à peu à considérer l'inconscience de la nature avec la même curiosité et le même étonnement satisfaits et attendris que nous avons parfois quand nous considérons les mouvements irrésistibles de notre propre inconscience. Qu'importe que nous promenions le petit flambeau de notre raison dans ce que nous appelons l'inconscience de l'univers ou la nôtre? L'une nous appartient aussi intimement que l'autre. «Après la conscience de notre pouvoir, dit Guyau un des plus hauts privilèges de l'homme, c'est de prendre conscience de son impuissance, du moins comme individu. De la disproportion même entre l'infini qui nous tue et ce rien que nous sommes, naît le sentiment d'une certaine grandeur en nous: nous aimons mieux être fracassés par une montagne que par un caillou; à la guerre, nous préférons succomber dans une lutte contre mille que contre un. L'intelligence, en nous montrant pour ainsi dire l'immensité de notre impuissance, nous ôte le regret de notre défaite.»

Qui sait? il y a déjà des moments où ce qui nous défait paraît nous toucher de plus près que la part de nous-même qui succombe. Rien ne change plus aisément de foyer que l'amour-propre, car un instinct nous avertit que rien ne nous appartient moins. L'amour-propre des courtisans qui entourent un roi très puissant, ne tarde pas à chercher un refuge plus splendide dans la toute-puissance de ce roi, et une humiliation qui descend sur leur tête du haut d'un trône redouté, brise en eux d'autant moins d'orgueil qu'elle tombe de plus haut. La nature, en devenant moins indifférente, ne nous paraîtrait plus assez vaste. Notre sentiment de l'infini a besoin de tout son infini, de toute son indifférence, pour se mouvoir à l'aise, et quelque chose dans notre âme aimera toujours mieux pleurer parfois dans un monde sans limite, que d'être constamment heureux dans un monde borné.

Si le destin était invariablement juste envers le sage, ce serait sans doute parfait par le fait même que cela serait; mais puisqu'il est indifférent, c'est mieux encore et peut-être plus grand; et en tout cas, cela restitue à l'univers l'importance que cela enlève aux actes de notre âme. Nous n'y perdons rien, puisque aucune grandeur, qu'elle soit dans la nature ou au fond de son coeur, ne se perd pour le sage. Pourquoi nous inquiéter ainsi de la situation de l'infini? Tout ce qui peut en appartenir à un être n'appartiendra jamais qu'à celui qui l'admire.

LXXVIII

Vous souvenez-vous du roman de Balzac intitulé: Pierrette dans la série des Célibataires? Ce n'est pas un des chefs-d'oeuvre de Balzac, il s'en faut; aussi n'est-ce pas à ce point de vue que j'en parle. On y voit une douce et innocente orpheline bretonne que sa mauvaise étoile arrache un jour à son grand-père et à sa grand'mère qui l'adorent, pour l'ensevelir au fond d'une ville de province dans la triste maison d'un oncle et d'une tante, M. Rogron, et sa soeur, Mlle Sylvie, merciers retirés des affaires, bourgeois ternes et durs, sottement vaniteux et avares, célibataires inquiets, mornes et instinctivement haineux.