À peine arrivée, le martyre de l'inoffensive et aimante Pierrette commence. Il s'y mêle de terribles questions d'argent: économies à réaliser, mariages à éviter, ambitions à satisfaire, successions à détourner, etc. Les voisins, les amis des Rogron, assistent paisiblement au long et lent supplice de la victime, et leur instinct sourit naturellement au succès des plus forts. Tout finit par la mort pitoyable de Pierrette, le triomphe des Rogron, de l'abominable avocat Vinet et de tous ceux qui les aidèrent. Plus rien ne vient troubler le bonheur des bourreaux. Le hasard même a l'air de les bénir, et Balzac, emporté malgré lui par la réalité des choses, termine, comme à regret, son récit, par cette phrase: «Convenons entre nous que la légalité serait pour les friponneries sociales une belle chose, si Dieu n'existait pas.»
Il n'est pas nécessaire d'aller chercher dans les romans des drames de ce genre. Ils ont lieu tous les jours dans un grand nombre de demeures. Aussi n'ai-je emprunté cet exemple à Balzac que parce que l'histoire quotidienne du triomphe de l'injustice s'y trouvait toute faite. Il n'est rien de plus moral que de pareils exemples, et peut-être la plupart des moralistes ont-ils tort d'en affaiblir le grand enseignement en essayant d'excuser comme ils peuvent les iniquités du destin. Les uns s'en remettent à Dieu du soin de récompenser l'innocence. Les autres nous diront que dans cette aventure ce n'est pas la victime qu'il faut plaindre le plus. Ils ont raison, sans doute, à plus d'un point de vue. La petite Pierrette persécutée et malheureuse a des bonheurs que ne connaissent pas ses bourreaux. Elle demeure aimante, tendre et douce dans ses larmes; et cela rend plus heureux que d'être dur, égoïste et haineux dans ses sourires. Il est triste d'aimer sans être aimé; mais il est bien plus triste encore de ne pas aimer du tout. Et comment comparer les satisfactions informes, les petits espoirs bas et étroits des Rogron, à la grande espérance de l'enfant qui attend dans son âme la fin de l'injustice? Rien ne nous dit que la pâle Pierrette soit plus intelligente que ceux qui l'environnent, mais celui qui souffre injustement se crée dans la souffrance un horizon qui s'étend, jusqu'à toucher par certains points aux jouissances d'un esprit supérieur, comme l'horizon de la terre, alors même qu'on ne se trouve pas au sommet d'une montagne, semble parfois toucher les pieds du ciel. L'injustice que nous commettons ne tarde pas à nous réduire aux petits plaisirs matériels, et à mesure que nous jouissons de ceux-ci, nous envions à notre victime la faculté de jouir de plus en plus vivement de tout ce que nous ne pouvons lui enlever, de tout ce que nous ne pouvons atteindre, de tout ce qui ne touche pas directement à la matière. Un acte d'injustice ouvre toute grande à la victime la porte même que le bourreau referme sur son âme à lui; et l'homme qui souffre alors respire un air plus pur que l'homme qui fait souffrir. Il fait cent fois plus clair au fond du coeur de ceux qui sont persécutés qu'au fond du coeur de ceux qui persécutent. Et toute la santé du bonheur ne dépend-elle pas d'une certaine clarté que nous avons en nous?—L'être humain qui apporte la douleur éteint en lui plus de bonheur qu'il n'en peut éteindre en celui qu'il accable.
Qui de nous—s'il nous fallait choisir—n'aimerait mieux se trouver à la place de Pierrette qu'à la place des Rogron? Notre instinct du bonheur n'ignore pas qu'il est impossible que celui qui a raison moralement ne soit pas plus heureux que celui qui a tort, alors même qu'il aurait tort du haut d'un trône. Il est vrai que les Rogron ne savent peut-être pas leur injustice. Peu importe, on ne respire pas plus largement dans l'inconscience que dans la conscience du mal. Au contraire: celui qui sait qu'il fait le mal a parfois le désir de s'évader de sa prison; l'autre y meurt, sans même avoir joui par la pensée de tout ce qui entoure les murs qui lui cachent tristement la véritable destinée de l'homme.
LXXIX
À quoi bon chercher la justice où elle ne peut être? Existe-t-elle ailleurs que dans notre âme? La langue qu'elle parle semble la langue naturelle de l'esprit humain; mais du moment que celui-ci veut voyager dans l'univers, il faut qu'il apprenne d'autres mots. Il n'y a pas d'idée à laquelle l'univers songe moins qu'à celle de la justice. Il ne s'occupe que d'équilibre, et ce que nous appelons justice n'est qu'une transformation humaine des lois de l'équilibre, de même que le miel n'est qu'une transformation des sucs qui se trouvent dans les fleurs. Hors de l'homme il n'y a pas de justice; mais dans l'homme il ne se commet jamais d'injustice. Le corps peut jouir de plaisirs mal acquis, mais l'âme ne connaît d'autres satisfactions que celles que sa vertu a méritées. Notre bonheur intérieur est pesé par un juge que rien ne peut corrompre; car essayer de le corrompre, c'est encore enlever quelque chose aux derniers bonheurs véritables qu'il allait déposer dans le plateau lumineux de la balance. Il est évidemment navrant que l'on puisse opprimer, comme le firent les Rogron, un être inoffensif, et qu'il soit possible d'assombrir ainsi les quelques années d'existence que le hasard des mondes lui départit sur cette terre. Mais il ne faudrait parler d'injustice que si l'acte des Rogron leur procurait une félicité intérieure, une paix, une élévation de pensée et d'habitude, analogues à celles que la vertu, la méditation et l'amour procurèrent à Spinoza ou bien à Marc-Aurèle. On peut éprouver, il est vrai, une certaine satisfaction intellectuelle à faire le mal. Mais le mal que l'on fait restreint nécessairement la pensée et la borne à des choses personnelles et éphémères. En commettant une action injuste nous montrons que nous n'avons pas encore atteint le bonheur que l'homme peut atteindre. Dans le mal même, c'est, en dernière analyse, une certaine paix, un certain épanouissement de son être que le méchant recherche. Il peut se croire heureux dans l'épanouissement qu'il y trouve; mais Marc-Aurèle, qui a connu l'autre épanouissement, l'autre tranquillité, y serait-il heureux? Un enfant qui n'a pas vu la mer: on le mène sur la rive d'un grand lac; il s'imagine voir la mer, il bat des mains, il n'en demande pas davantage; mais la mer véritable en existe-t-elle moins?
A-t-il aux yeux de ceux qui virent autre chose, un bonheur qu'il ne mérite pas, celui dont le bonheur dépend des mille petites victoires que l'envie, la vanité, l'indifférence doivent remporter chaque jour? Désirez-vous sa conscience de vivre, la religion qui suffit à son âme, l'idée de l'univers que supposent ces soucis? Pourtant, n'est-ce point tout cela qui forme le lit plus ou moins large et plus ou moins profond où coule le bonheur? Il croit peut-être les mêmes choses que le sage: qu'il y a un Dieu, ou qu'il n'y en a pas, que tout finit à cette vie ou que tout se prolonge dans l'autre, qu'il n'y a que la matière, qu'il n'y a que l'esprit; mais pensez-vous qu'il les croie de la même façon? Le bonheur que nous puisons en ce que nous croyons, c'est-à-dire, la certitude de la vie, la paix et la confiance de l'existence intérieure, l'assentiment non pas résigné, mais actif, interrogateur et filial aux lois de la nature, ne dépend-il pas plus de la manière dont on croit que de ce que l'on croit? Je puis croire d'une manière religieuse et infinie qu'il n'y a pas de Dieu, que mon apparition n'a pas de but hors d'elle-même, que l'existence de mon âme n'est pas plus nécessaire à l'économie de ce monde sans limites que les nuances éphémères d'une fleur; vous pouvez croire petitement qu'un Dieu unique et tout-puissant vous aime et vous protège; je serai plus heureux et plus calme que vous, si mon incertitude est plus grande, plus grave et plus noble que votre foi, si elle a interrogé plus intimement mon âme, si elle a fait le tour d'un horizon plus étendu, si elle a aimé plus de choses. Le Dieu auquel je ne crois pas deviendra plus puissant et plus consolateur que celui auquel vous croyez, si j'ai mérité que mon doute repose sur des pensées et sur des sentiments plus vastes et plus purs que ceux qui animent votre certitude. Encore une fois, croire, ne pas croire, cela n'a guère d'importance; ce qui en a, c'est la loyauté, l'étendue, le désintéressement et la profondeur des raisons pour lesquelles on croit ou pour lesquelles on ne croit point.
LXXX
On ne choisit pas ces raisons, on les mérite comme des récompenses. Celles que nous choisissons ne sont que des esclaves achetées par hasard, elles semblent vivre à peine, ne s'attachent à rien, n'attendent qu'une occasion de fuir. Mais celles que nous avons méritées encouragent nos pas comme des Antigones pensives et fidèles. On ne fait point entrer ces raisons dans une âme; il faut qu'elles y aient vécu bien longtemps, il faut qu'elles y aient passé leur enfance, qu'elles s'y soient nourries de toutes nos pensées, de toutes nos actions, il faut qu'elles y retrouvent les mille souvenirs d'une vie de sincérité et d'amour. À mesure que grandissent ces raisons, à mesure que s'étend l'horizon de notre âme, s'étend pareillement l'horizon du bonheur; car l'espace qu'occupent nos sentiments et nos pensées est le seul dans lequel puisse se mouvoir notre bonheur. Notre bonheur n'a guère besoin d'espace matériel, mais l'étendue morale qui s'ouvre devant lui n'est jamais assez grande. Il faut toujours tâcher à l'agrandir, jusqu'à ce qu'arrive le moment où notre bonheur ne demande plus d'autre nourriture que l'espace même qu'il découvre en s'élevant. Alors l'homme commence à être heureux dans la partie vraiment humaine et inexpugnable de son être, et tous les autres bonheurs ne sont, au fond, que des fragments encore inconscients de ce bonheur qui médite, regarde et n'aperçoit plus de limite en soi-même, ni dans ce qui l'entoure.
LXXXI
Cet espace se restreint tous les jours dans le mal, parce que forcément les pensées et les sentiments s'y restreignent. Mais l'homme qui s'est élevé quelque peu ne fait plus le mal, parce qu'il n'est aucun mal qui ne naisse, en dernière analyse, d'une pensée étroite ou d'un sentiment médiocre. Il ne fait plus le mal parce que ses pensées sont devenues plus hautes et plus pures et ses pensées deviennent plus pures encore de ce qu'il ne peut plus faire le mal. Ainsi, nos actions et nos pensées, en conquérant le ciel paisible où la vie de notre âme peut s'étendre sans trouble, sont aussi inséparables que les deux ailes de l'oiseau; et ce qui pour l'oiseau n'est encore qu'une loi de l'équilibre, devient ici une loi de la justice.