CXIII

Si vous cherchez un grand amour, croyez-vous qu'il soit possible de trouver une âme aussi belle que vos rêves si vos rêves seuls sortent à sa recherche? Est-il juste de n'offrir que des désirs, des souhaits et des songes sans forme, et d'exiger en retour des paroles précises et des actes décisifs? Pourtant, c'est ce que nous faisons presque tous. Et si un hasard, trop heureux pour n'être pas inespéré, nous mettait enfin en présence de l'être qui réalisât exactement notre idéal, aurions-nous le droit de nous imaginer que nos aspirations paresseuses et confuses fussent restées longtemps d'accord avec sa réalité active et bien déterminée?

On n'a quelque chance de trouver son idéal hors de soi qu'après l'avoir autant qu'il est possible accompli en soi-même. Espérez-vous reconnaître et retenir une âme loyale, profonde, aimante, fidèle, inépuisable, une âme vaste, vive, spontanée, indépendante, courageuse, bienveillante et généreuse, si vous ne savez pas aussi bien qu'elle ce qu'est la loyauté, l'amour, la fidélité, la pensée, la vie, la spontanéité, l'indépendance, le courage, la bienveillance, la générosité? Et comment le savoir si vous n'avez pas aimé ces choses et vécu longtemps parmi elles, comme elle les a aimées, comme elle y a vécu?

Il n'est rien de plus exigeant, de plus maladroit, de plus aveugle que la bonté, la beauté, la perfection morale à l'état de désir. Si vous voulez trouver l'âme idéale, commencez par ressembler vous-même à l'idéal que vous cherchez. Il n'y a pas d'autre moyen de l'obtenir. À mesure que vous vous rapprocherez réellement de cet idéal, vous verrez qu'il est juste et heureux qu'il soit presque toujours bien différent de ce que vos espérances indistinctes attendaient. À mesure que votre idéal se réalisera au contact de la vie, il s'étendra, s'adoucira, s'assouplira et s'améliorera. Alors vous découvrirez sans peine dans ce que vous aimez, ce qui est vraiment beau, ce qui est solidement bon, ce qui est éternellement vrai en vous-même, car rien ne nous avertit du bien qui est autour de nous, si ce n'est le bien qui est dans notre coeur. Alors, enfin, vous attacherez moins d'importance à des imperfections qui ne blesseront plus en vous la vanité, l'égoïsme ou l'ignorance, c'est-à-dire à des imperfections qui ne seront plus pareilles aux vôtres, car c'est le mal qui est en nous qui supporte avec le moins de patience le mal qui se trouve dans autrui.

CXIV

Ayons confiance dans l'amour comme nous avons confiance dans la vie, puisque nous sommes faits pour avoir confiance et que la pensée la plus funeste en toutes choses est celle qui tend à se défier de la réalité. J'ai vu plus d'une vie brisée par l'amour, mais si ce n'eût été l'amour, il est probable que l'amitié, l'apathie, l'incertitude, l'hésitation, l'indifférence, l'inaction eussent brisé ces mêmes vies. L'amour ne brise dans un coeur que les objets fragiles, et s'il y brise tout, c'est que tout y était trop fragile. Il n'est personne qui n'ait pu croire sa vie brisée plus d'une fois, mais ceux dont elle fut vraiment brisée doivent souvent leur malheur à je ne sais quelle vanité des ruines.

Assurément il y a, dans l'amour, comme dans le reste de notre destinée, bien des hasards heureux ou malheureux. Il est possible qu'à sa première sortie dans l'existence, un être dont le coeur et l'esprit sont pleins de toutes les énergies, de toutes les tendresses, de toutes les bonnes aspirations humaines, rencontre sans l'avoir cherchée, l'âme qui réalise, dans l'ivresse d'un bonheur permanent, tous les voeux de l'amour, les plus hauts comme les plus humbles, les plus vastes en même temps que les plus délicats, les plus éternels et les plus fugitifs, les plus puissants et les plus doux. Il peut se faire qu'il trouve immédiatement le coeur auquel il pourra donner et qui recevra sans cesse le meilleur de lui-même. Il peut arriver qu'il atteigne d'emblée, l'âme peut-être unique, toujours pleine de désirs, qui saura recevoir jusqu'au tombeau mille fois plus que tout ce qu'on lui donne, et qui rendra toujours mille fois plus que tout ce qu'elle aura reçu. Car l'amour qui résiste aux années est fait de ces échanges délicieusement inégaux; et c'est ce qu'on y donne que l'on possède enfin et ce qu'on y reçoit qu'on n'est plus seul à posséder.

CXV

Il est parfois des destinées aussi parfaitement heureuses, mais si tout homme a plus ou moins le droit d'en espérer une pareille, il aurait tort d'emprisonner sa vie dans cet espoir. Il ne peut que se préparer à être digne un jour d'un amour de ce genre, et à mesure qu'il s'y préparera, son attente deviendra plus patiente. Il eût été également possible que l'être dont nous parlions tout à l'heure passât et repassât, de sa jeunesse à sa vieillesse, le long du mur derrière lequel son bonheur l'attendait dans un silence trop profond. Mais de ce que son bonheur se trouvait de ce côté-ci de la muraille, s'ensuit-il qu'il n'y ait que malheur et désespoir de l'autre? N'est-ce pas un bonheur que d'avoir acquis le droit de passer ainsi à côté du bonheur? N'est-il pas préférable de ne sentir, entre soi et le grand amour qu'on espère, qu'une sorte de hasard pour ainsi dire transparent et peut-être fragile, que d'en être à jamais séparé par tout ce qui est inhumain, inutile et indigne en nous-mêmes? Il est heureux celui qui peut cueillir et emporter la fleur, mais il n'est pas à plaindre autant qu'on le suppose, celui qui marche jusqu'au soir dans le noble parfum de la fleur invisible. Une vie est-elle manquée, a-t-elle perdu toute valeur et toute utilité parce qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle eût pu l'être? Ce qu'il y aurait eu de meilleur dans l'amour que vous regrettez, n'est-ce pas vous qui l'eussiez apporté, et si, comme il est dit plus haut, l'âme ne possède enfin que ce qu'elle peut donner, n'est-ce déjà pas posséder un peu que de guetter sans cesse l'occasion de donner? Oui, il n'y a pas, je pense, sur cette terre, de plus désirable bonheur qu'un admirable et long amour, mais si vous ne trouvez pas cet amour, ce que vous avez fait afin de vous en rendre digne ne sera pas perdu pour la paix de votre coeur, pour la tranquillité plus courageuse et plus pure du reste de votre vie.

CXVI