Et puis, on peut toujours aimer. Aimez admirablement de votre côté et vous aurez presque toutes les joies d'un amour admirable. Même dans l'amour le plus parfait, le bonheur des deux amants les plus unis n'est pas exactement le même, et c'est bien certainement le meilleur qui aime le mieux, et celui qui aime le mieux qui est le plus heureux. C'est moins pour le bonheur de l'autre, que pour votre propre bonheur que vous devez vous rendre digne de l'amour. Ne vous imaginez point que dans les heures malheureuses d'un amour inégal, ce soit le plus juste, le plus sage, le plus généreux, le plus noblement passionné qui souffre le plus. Le meilleur n'est presque jamais la victime qu'il faut plaindre. On n'est complètement victime que lorsqu'on est victime de ses propres fautes, de ses propres torts, de ses propres injustices. Quelque imparfait que vous soyez, vous pouvez suffire à l'amour d'un être merveilleux, mais l'être merveilleux ne suffira pas à votre amour si vous n'êtes point parfait. Il est à souhaiter que la fortune introduise un jour dans votre demeure, la femme parée de tous les dons de l'intelligence et du coeur, que vous avez eu l'occasion d'admirer, en passant, dans l'histoire des grandes héroïnes de la gloire, du bonheur et de l'amour; mais vous n'en saurez rien si vous n'avez pas appris à reconnaître et à aimer ces dons dans la vie réelle; et la vie réelle, pour tout homme, qu'est-ce donc, après tout, sinon sa propre vie? C'est votre loyauté qui s'épanouira dans la loyauté de l'amante; c'est votre vérité qui s'apaisera dans sa vérité, et c'est la force de votre caractère qui jouira seul de la force qui se trouve dans le sien. Mais une vertu de l'être aimé, qui ne rencontre pas, au seuil de notre coeur, une vertu qui lui ressemble un peu, ne sait à quelles mains confier l'allégresse qu'elle apporte.
CXVII
Et quel que soit votre destin sentimental, ne perdez pas courage. Surtout n'allez pas croire que n'ayant pas connu le bonheur de l'amour, vous ignorerez jusqu'au bout le grand bonheur de l'existence humaine. Que le bonheur prenne la forme d'un fleuve, d'une rivière souterraine, d'un torrent ou d'un lac, il n'a qu'une seule et même source aux lieux secrets de notre coeur, et le plus malheureux des hommes peut se faire une idée du plus grand des bonheurs.
Il y a dans l'amour, il est vrai, une ivresse qu'il ne connaîtra pas, mais cette ivresse ne laisserait, au fond d'un coeur grave et sincère, qu'une grande mélancolie, si l'on ne trouvait pas dans l'amour véritable, quelque chose de plus sûr, de plus profond, de plus inébranlable que l'ivresse; et ce qu'il y a de plus sûr, de plus profond, de plus inébranlable dans l'amour est aussi ce qu'il y a de plus sûr, de plus profond, de plus inébranlable dans une noble vie.
Il n'est pas donné à tout homme d'être héroïque, admirable, victorieux, génial ou simplement heureux dans les choses extérieures; mais le moins favorisé parmi nous peut être juste, loyal, doux, fraternel, généreux; le moins doué peut s'accoutumer à regarder autour de soi sans malveillance, sans envie, sans rancune, sans tristesse inutile; le plus déshérité peut prendre je ne sais quelle silencieuse part, qui n'est pas toujours la moins bonne, à la joie de ceux qui l'environnent, le moins habile peut savoir jusqu'à quel point il pardonne une offense, excuse une erreur, admire une parole et une action humaines; et le moins aimé peut aimer et respecter l'amour.
En agissant de la sorte, il se penche sur la source où les heureux viennent se pencher aussi, plus souvent qu'on ne croit, aux heures ardentes du bonheur, afin de s'assurer qu'ils sont vraiment heureux. Tout au fond des félicités de l'amour comme au fond de l'humble vie du juste auquel le hasard n'a pas voulu sourire, il n'est d'inaltérable et d'immobile que la justice, la confiance, la bienveillance, la sincérité, la générosité. L'amour donne un peu plus d'éclat à ces points lumineux; et c'est pourquoi il faut chercher l'amour. Le plus grand avantage de l'amour, c'est qu'il ouvre nos yeux à certaines vérités pacifiques et douces. Le plus grand avantage de l'amour, c'est qu'il nous donne l'occasion d'aimer et d'admirer, dans un objet unique, ce que nous n'aurions eu ni l'idée ni la force d'aimer et d'admirer en mille objets divers; c'est qu'il nous élargit ainsi le coeur pour l'avenir. Mais à la base du plus merveilleux amour, il n'y a jamais qu'une félicité très simple, une tendresse et une adoration très compréhensibles, une confiance, une sécurité et une sincérité très accessibles, une admiration et un abandon très humains, que la bonne volonté malencontreuse pourrait connaître aussi dans sa vie attristée, si elle avait un peu moins d'amertume, un peu moins d'impatience, un peu plus d'initiative, un peu plus d'énergie.
End of Project Gutenberg's La sagesse et la destinée, by Maurice Maeterlinck