XXIII

Il en est de ces heures convulsives de l'histoire comme des tempêtes sur la mer. On vient du fond des plaines, on accourt sur la plage, on regarde du haut des falaises, on attend quelque chose, on interroge les vagues énormes avec je ne sais quelle curiosité puérilement passionnée. En voici une trois fois plus haute et plus furieuse que les autres. Elle s'avance comme un monstre aux muscles transparents. Elle se déroule en hâte du bout de l'horizon, porteuse, semble-t-il, d'une révélation urgente et décisive. Elle creuse derrière elle un sillon si profond qu'il va livrer sans doute l'un des secrets de l'Océan; et de même qu'entre les plus indolentes petites vagues des jours sans souffle et sans nuage, des flots limpides et insondables, roulent sur d'autres flots limpides et insondables. Pas un être vivant, pas une herbe, pas une pierre ne surgit.

Si quelque chose pouvait décourager le sage, qui n'est point sage tant qu'un motif inattendu de découragement n'illumine pas son étonnement et n'élève pas sa curiosité, on trouverait dans cette même Révolution française, plus d'une destinée infiniment plus sombre, plus écrasante et plus inexplicable que celle de Louis XVI. Je songe aux Girondins, je songe surtout à l'admirable Vergniaud. Même aujourd'hui que nous savons tout ce que l'avenir lui cachait, et que nous devinons à peu près où voulait en venir l'idée instinctive d'un siècle exceptionnel, il nous serait probablement impossible d'agir plus sagement, plus noblement que lui. Il serait, en tout cas, difficile à tout homme, jeté par le hasard dans le brasier d'un drame qui n'avait plus de bornes, d'unir à un plus grand esprit un plus grand caractère. Le beau fantôme sans souillure, le bel être sans crainte, sans arrière-pensées, sans erreurs, sans faiblesses, que parfois nous formons au fond de notre coeur, de toutes nos forces les plus pures, de toute notre sagesse et de tout notre amour, voudrait aller s'asseoir non loin de lui, sur ces bancs déjà déserts de la Convention «où semblait planer l'ombre de la mort» pour penser, pour parler, pour agir comme il fit. Il aperçut ce qu'il y avait d'éternel et d'infaillible de l'autre côté du moment tragique, il sut rester fidèle à l'humanité et à l'indulgence durant des jours terribles où l'humanité et l'indulgence semblaient les pires ennemis d'un idéal de justice auquel il avait tout sacrifié; et, «dans un grand et noble doute, il alla courageusement, directement et infiniment au delà de ce qui paraissait raisonnable, réalisable et juste». La mort, violente mais attendue, vint à sa rencontre avant qu'il eût fait la moitié du chemin, pour nous apprendre que bien souvent, dans ces étranges luttes de l'homme et du destin, il ne s'agit pas de sauver la vie de notre corps, mais celle de nos sentiments les plus beaux et de nos meilleures pensées.

Qu'importent mes meilleures pensées si je n'existe plus? disent les uns; que reste-t-il de moi, si pour conserver ma vie, tout ce que j'aime doit périr dans mon coeur et dans mon esprit? leur répondent les autres. Et n'est-ce pas à ce choix-là que se réduit presque toujours toute la morale, toute la vertu, tout l'héroïsme humain?

XXIV

Mais qu'est-ce enfin que cette sagesse dont nous parlons ainsi? N'essayons pas de la définir trop strictement, car ce serait l'emprisonner. Tous ceux qui le tentèrent font songer à un homme qui éteindrait d'abord une lumière afin d'étudier la nature même de la lumière. Il ne trouvera jamais qu'une mèche noircie et des cendres. «Le mot sage, observe Joubert, le mot sage dit à un enfant est un mot qu'il comprend toujours et qu'on ne lui explique jamais.» Acceptons-le comme l'accepte l'enfant, afin qu'il grandisse en même temps que nous. Disons de la sagesse ce que soeur Hadewijck, l'ennemie mystérieuse de Ruijsbroeck l'admirable, dit de l'Amour: «Son plus profond abîme est sa plus belle forme.» Il ne faut pas que la sagesse ait une forme; il faut que sa beauté soit aussi variable que la beauté des flammes. Ce n'est pas une déesse immobile, éternellement assise sur son trône. C'est Minerve qui nous accompagne, qui monte et qui descend, qui pleure et qui joue avec nous. Vous n'êtes vraiment sage que si votre sagesse se transforme sans cesse de votre enfance à votre mort. Plus le sens que vous attachez au mot sage devient beau et profond, plus vous devenez sage; et chaque degré que l'on gravit en s'élevant vers la sagesse augmente aux yeux de l'âme l'étendue que la sagesse ne pourra jamais parcourir.

XXV

Être sage, c'est avoir conscience de soi-même; mais quand on a acquis une conscience assez vaste de son être, on s'aperçoit que la véritable sagesse est une chose bien plus profonde encore que la conscience. L'agrandissement de la conscience ne doit être désiré que pour l'inconscience de plus en plus haute qu'elle dévoile; et c'est sur les hauteurs de cette inconscience nouvelle que se trouvent les sources de la sagesse la plus pure. Tous les hommes ont le même héritage d'inconscience; mais une partie de ce domaine est située en deçà, et une autre au delà de la conscience normale. La plupart ne sortent pas de la première zone; mais ceux qui aiment la sagesse n'ont de repos qu'ils n'aient ouvert des voies nouvelles vers la seconde. Si j'aime, et que j'aie acquis de mon amour la conscience la plus complète que l'homme puisse acquérir, cet amour sera éclairé par une inconscience d'une tout autre nature que l'inconscience qui assombrit les amours ordinaires. La dernière n'entoure que l'animal; la première environne le Dieu. Mais elle ne l'environne sensiblement que lorsqu'il a perdu le sentiment de la première. Nous ne sortons jamais de l'inconscience, mais nous pouvons améliorer sans cesse la qualité de l'inconscience qui nous baigne.

XXVI

Être sage, ce n'est pas adorer sa raison seule, et ce n'est pas seulement avoir accoutumé cette raison à triompher sans peine de l'instinct inférieur. Ce seraient là des triomphes très stériles s'ils n'enseignaient à la raison une soumission plus grande à un instinct d'un autre genre, qui est l'instinct de l'âme. Ces triomphes quotidiens ne doivent être poursuivis que parce qu'ils permettent à un instinct de plus en plus divin de se manifester de plus en plus librement. Leur but ne se trouve pas en eux-mêmes. Ils ne servent qu'à débarrasser la route de la destinée de notre âme qui est toujours une destinée de purification et de lumière.