XXVII
La raison ouvre la porte à la sagesse, mais la sagesse la plus vivante ne se trouve pas dans la raison. La raison ferme la porte aux destinées mauvaises, mais c'est notre sagesse qui ouvre à l'horizon une autre porte aux destinées propices. La raison se défend, interdit, recule, élimine, détruit; la sagesse attaque, ordonne, avance, ajoute, augmente et crée. La sagesse est bien plutôt un certain appétit de nôtre âme qu'un produit de notre raison. Elle vit au-dessus de la raison; aussi le propre de la véritable sagesse est-il de faire mille choses que la raison n'approuve pas, ou n'approuve qu'à la longue. C'est ainsi que la sagesse a dit un jour à la raison qu'il fallait rendre le bien pour le mal et aimer ses ennemis. La raison, s'élevant ce jour-là sur ce qu'il y a de plus haut dans son empire, a fini par l'admettre. Mais la sagesse n'est pas encore satisfaite; et toute seule elle cherche bien plus loin.
XXVIII
Si la sagesse n'obéissait qu'à la raison, et s'il suffisait qu'elle triomphât exactement des conseils de l'instinct, elle serait toujours pareille à elle-même. Il n'y aurait qu'une seule sagesse; et l'homme en aurait fait le tour, parce que la raison a déjà fait plus d'une fois le tour de son domaine.
Or, s'il y a plusieurs points fixes dans la sagesse, rien n'est cependant plus différent que l'atmosphère qui l'enveloppe dans Socrate et dans Jésus-Christ, dans Aristide et dans Marc-Aurèle, dans Fénelon et dans Jean-Paul. Rien ne se transformerait plus complètement qu'un événement pareil qui tomberait le même jour dans les eaux vives de la sagesse de ces hommes, au lieu que s'il tombait dans l'eau stagnante de leur raison il y demeurerait exactement semblable à ce qu'il est en soi. Imaginez que Jésus-Christ et Socrate rencontrent la femme adultère; leur raison dira à peu près les mêmes choses, mais leur sagesse, par delà leurs paroles, par delà leurs pensées, aura des mouvements qui n'appartiendront pas aux mêmes mondes. C'est la vie même de la sagesse qui veut ces différences. Les sages partent tous du même point, qui est le seuil de la raison. Mais ils commencent à s'éloigner les uns des autres à compter du moment où les triomphes de la raison n'hésitent plus; c'est-à-dire à compter du moment où ils pénètrent librement dans la région de l'inconscience supérieure.
XXIX
Il y a une grande différence entre dire: «Ceci est raisonnable», et dire: «Ceci est sage». Ce qui est raisonnable n'est pas nécessairement sage, et ce qui est très sage n'est presque jamais raisonnable aux yeux de la raison trop froide. La raison, par exemple, enfante la justice; et la sagesse enfante la bonté, laquelle, remarque le vieux Plutarque, «s'étend beaucoup plus loin que la justice». Est-ce de la raison ou bien de la sagesse que dépend l'héroïsme? On pourrait dire que la sagesse n'est que le sentiment de l'infini appliqué à notre vie morale. La raison a aussi, il est vrai, le sentiment de l'infini, mais en elle ce sentiment n'est qu'une constatation inanimée. Elle se doit presque à elle-même de n'en tenir aucun compte dans la vie; au lieu que la sagesse est sage à proportion de la prédominance active que l'infini acquiert sur tout ce qu'elle fait faire.
Il n'y a pas d'amour dans la raison; il y en a beaucoup dans la sagesse; et la sagesse la plus haute ne se discerne guère d'avec ce qu'il y a de plus pur dans l'amour. Or, l'amour est la forme la plus divine de l'infini; et en même temps, sans doute parce qu'elle est la plus divine, la plus profondément humaine. Ne pourrait-on pas dire que la sagesse est la victoire de la raison divine sur la raison humaine?
XXX
On ne saurait être trop raisonnable; mais seule la sagesse a droit de faire appel à la raison. Il n'est pas sage celui dont la raison n'a pas appris à obéir au premier signe de l'amour. Qu'aurait fait Jésus-Christ, qu'auraient fait les héros si leur raison ne se fût pas soumise? Est-ce qu'un acte héroïque ne dépasse pas toujours les bornes de la raison? et cependant qui donc oserait dire que le héros n'est pas plus sage que ceux qui ne bougent pas parce qu'ils n'écoutent que leur raison? Il faut le répéter encore; ce n'est pas la raison, c'est l'amour qui doit être le vase dans lequel on cultive la sagesse véritable. Il est vrai que la raison se trouve à la racine de la sagesse; mais la sagesse n'est pas la fleur de la raison. Car il ne s'agit pas ici, pour employer une autre métaphore, de la sagesse logique, qui est sa petite-fille, mais d'une autre sagesse, qui est la soeur préférée de l'amour.