L'homme a prélevé sa part de la récolte. Chacune des bonnes ruches lui a offert quatre-vingts ou cent livres de miel, et les plus merveilleuses en donnent parfois deux cents, qui représentent d'énormes nappes de lumière liquéfiée, d'immenses champs de fleurs visitées, une à une, mille fois chaque jour. Maintenant il jette un dernier coup d'œil aux colonies qui s'engourdissent. Il enlève aux plus riches leurs trésors superflus pour les distribuer à celles qu'ont appauvries des infortunes, toujours imméritées, dans ce monde laborieux. Il couvre chaudement les demeures, ferme à demi les portes, enlève les cadres inutiles et livre les abeilles à leur grand sommeil hivernal. Elles se rassemblent alors au centre de la ruche, se contractent et se suspendent aux rayons qui renferment les urnes fidèles, d'où sortira, pendant les jours glacés, la substance transformée de l'été. La reine est au milieu, entourée de sa garde. Le premier rang des ouvrières se cramponne aux cellules scellées, un second rang les recouvre, recouvert à son tour d'un troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe. Lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner, elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent à tour de rôle. La grappe suspendue est comme une sphère tiède et fauve, que scindent les murailles de miel, et qui monte ou descend, avance ou recule d'une manière insensible à mesure que s'épuisent les cellules où elle s'attache. Car, au contraire de ce que l'on croit généralement, la vie hiémale des abeilles est allentie mais non pas arrêtée[1]. Par le bruissement concerté de leurs ailes, petites sœurs survivantes des flammes ensoleillées, qui s'activent ou s'apaisent selon les fluctuations de la température du dehors, elles entretiennent dans leur sphère une chaleur invariable et égale à celle d'une journée de printemps. Ce printemps secret émane du beau miel qui n'est qu'un rayon de chaleur autrefois transmué, qui maintenant revient à sa forme première. Il circule dans la sphère comme un sang généreux. Les abeilles qui se tiennent sur les alvéoles débordants l'offrent à leurs voisines, qui le transmettent à leur tour. Il passe ainsi de griffes en griffes, de bouche en bouche, et gagne les extrémités du groupe, qui n'a qu'une pensée et une destinée éparse et réunie en des milliers de cœurs. Il tient lieu de soleil et de fleurs, jusqu'à ce que son frère aîné, le soleil véritable du grand printemps réel, glissant par la porte entr'ouverte ses premiers regards attiédis où renaissent les violettes et les anémones, réveille doucement les ouvrières pour leur montrer que l'azur a repris sa place sur le monde, et que le cercle ininterrompu qui joint la mort à la vie, vient de faire un tour sur lui-même et de se ranimer.

[1] Une forte ruchée, pendant l'hivernage, qui dans nos contrées dure environ six mois, c'est-à-dire d'octobre au commencement d'avril, consomme pour l'ordinaire vingt à trente livres de miel.


LIVRE VII

LE PROGRÈS DE L'ESPÈCE


I

Avant de clore ce livre, comme nous avons clos la ruche sur le silence engourdi de l'hiver, je veux relever une objection que manquent rarement de faire ceux à qui l'on découvre la police et l'industrie surprenante des abeilles. Oui, murmurent-ils, tout cela est prodigieux mais immuable. Voilà des milliers d'années qu'elles vivent sous des lois remarquables, mais voilà des milliers d'années que ces lois sont les mêmes. Voilà des milliers d'années qu'elles construisent ces rayons étonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher, et où s'unit, dans une perfection égale, la science du chimiste, à celle du géomètre, de l'architecte et de l'ingénieur, mais ces rayons sont exactement pareils à ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont représentés sur les pierres et les papyrus égyptiens. Citez-nous un seul fait qui marque le moindre progrès, présentez-nous un détail où elles aient innové, un point où elles aient modifié leur routine séculaire: nous nous inclinerons et nous reconnaîtrons qu'il n'y a pas seulement en elles un instinct admirable, mais une intelligence qui a droit de se rapprocher de celle de l'homme; et d'espérer avec elle on ne sait quelle destinée plus haute que celle de la matière inconsciente et soumise.

Ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi, mais des entomologistes de la valeur de Kirby et Spence ont usé du même argument pour dénier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite vaguement dans l'étroite prison d'un instinct surprenant mais invariable. «Montrez-nous, disent-ils, un seul cas où, pressées par les circonstances, elles aient eu l'idée de substituer l'argile, par exemple, ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons qu'elles sont capables de raisonner.»

Cet argument, que Romanes appelle «The question begging argument», et qu'on pourrait encore nommer «l'argument insatiable», est des plus dangereux, et, appliqué à l'homme, nous mènerait fort loin. A le bien considérer, il émane de «ce simple bon sens» qui fait souvent beaucoup de mal et qui répondait à Galilée: «Ce n'est pas la terre qui tourne puisque je vois le soleil marcher dans les cieux, remonter le matin et descendre le soir, et que rien ne peut prévaloir sur le témoignage de mes yeux.» Le bon sens est excellent et nécessaire au fond de notre esprit, mais à la condition qu'une inquiétude élevée le surveille et lui rappelle au besoin l'infini de son ignorance; sinon il n'est que la routine des parties basses de notre intelligence. Mais les abeilles ont répondu elles-mêmes à l'objection de Kirby et Spence. Elle était à peine formulée qu'un autre naturaliste, Andrew Knight, ayant enduit d'une espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l'écorce malade de certains arbres, observa que ses abeilles avaient complètement renoncé à récolter la propolis et n'usaient plus que de cette matière inconnue, mais bientôt éprouvée et adoptée, qu'elles trouvaient toute préparée et en abondance aux environs de leur logis.