Du reste, la moitié de la science et de la pratique apicole est l'art de donner carrière à l'esprit d'initiative de l'abeille, de fournir à son intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de véritables découvertes, de véritables inventions. Ainsi, lorsque le pollen est rare dans les fleurs, les apiculteurs, afin d'aider à l'élevage des larves et des nymphes, qui en consomment énormément, répandent une certaine quantité de farine à proximité du rucher. Il est évident qu'à l'état de nature, au sein de leurs forêts natales ou des vallées asiatiques où elles virent probablement le jour à l'époque tertiaire, elles n'ont jamais rencontré une substance de ce genre. Néanmoins, si l'on a soin d'en «amorcer» quelques-unes, en les posant sur la farine répandue, elles la tâtent, la goûtent, reconnaissent ses qualités à peu près équivalentes à celles de la poussière des anthères, retournent à la ruche, annoncent la nouvelle à leurs sœurs, et voilà que toutes les butineuses accourent à cet aliment inattendu et incompréhensible qui, dans leur mémoire héréditaire, doit être inséparable du calice des fleurs où, depuis tant de siècles, leur vol est si voluptueusement et si somptueusement accueilli.


II

Voici cent ans à peine, c'est-à-dire depuis les travaux de Huber, qu'on a commencé d'étudier sérieusement les abeilles et de découvrir les premières vérités importantes qui permettent de les observer avec fruit. Voici un peu plus de cinquante ans que, grâce aux rayons et aux cadres mobiles de Dzierzon et de Langstroth, se fonde l'apiculture rationnelle et pratique et que la ruche cesse d'être l'inviolable maison où tout se passait dans un mystère que nous ne pouvions pénétrer qu'après que la mort l'avait mis en ruines. Enfin, voici moins de cinquante ans que les perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont révélé le secret précis des principaux organes de l'ouvrière, de la mère et des mâles. Est-il étonnant que notre science soit aussi courte que notre expérience? Les abeilles vivent depuis des milliers d'années et nous les observons depuis dix ou douze lustres. Alors même qu'il serait prouvé que rien n'ait changé dans la ruche depuis que nous l'avons ouverte, aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y soit modifié avant que nous l'eussions interrogée? Ne savons-nous pas que dans l'évolution d'une espèce, un siècle se perd comme une goutte de pluie aux tourbillons d'un fleuve, et que, sur la vie de la matière universelle, les millénaires passent aussi vite que les années sur l'histoire d'un peuple?


III

Mais il n'est pas établi que rien n'ait changé dans les habitudes de l'abeille. À les examiner sans parti pris, et sans sortir du petit champ éclairé par notre expérience actuelle, on trouvera, au contraire, des variations très sensibles. Et qui dira celles qui nous échappent? Un observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et à peu près sept cent mille fois notre importance (ce sont les rapports de notre taille et de notre poids à ceux de l'humble mouche à miel), qui n'entendrait pas notre langage et serait doué de sens tout différents des nôtres, se rendrait compte que d'assez curieuses transformations matérielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce siècle, mais comment pourrait-il se faire une idée de notre évolution morale, sociale, religieuse, politique et économique?

Tout à l'heure, la plus vraisemblable des hypothèses scientifiques nous permettra de rattacher notre abeille domestique à la grande tribu des Apiens où se trouvent probablement ses ancêtres et qui comprend toutes les abeilles sauvages[1]. Nous assisterons alors à des transformations physiologiques, sociales, économiques, industrielles et architecturales plus extraordinaires que celles de notre évolution humaine. Pour l'instant, nous nous en tiendrons à notre abeille domestique proprement dite. On en compte environ seize espèces suffisamment distinctes; mais au fond, qu'il s'agisse de l'Apis Dorsata, la plus grande, ou de l'Apis Florea, la plus petite que l'on connaisse, c'est exactement le même insecte plus ou moins modifié par le climat et les circonstances auxquelles il lui a fallu s'adapter. Toutes ces espèces ne diffèrent pas beaucoup plus entre elles qu'un Anglais ne diffère d'un Espagnol ou un Japonais d'un Européen. En bornant ainsi son premières remarques, nous ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux, et dans ce moment même, sans le secours d'aucune hypothèse, quelque vraisemblable et impérieuse qu'elle soit. Nous ne passerons pas en revue tous les faits qu'on pourrait invoquer. Rapidement énumérés, quelques-uns des plus significatifs suffiront.

[1] Voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la classification scientifique:

ClasseInsectes.
OrdreHyménoptères.
FamilleApides.
GenreApis.
EspèceMellifica.