XV

Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il y aurait beaucoup à dire sur ces fautes, qui tantôt émanent de l'inconnu de la ruche, tantôt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses erreurs où nous avons pris part. Mais d'après ce qu'il a vu jusqu'ici, chacun peut à son gré accorder ou dénier toute intelligence aux abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il me semble qu'en maintes circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient aveuglément tout ce qu'elles font que ma curiosité n'en serait pas amoindrie. Il est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort, le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matière qui s'anime; mais qu'un être parvienne à maintenir sa petite vie compliquée et profonde sans excéder l'instinct, sans rien faire que de très ordinaire, cela est bien intéressant et bien extraordinaire aussi. L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les met à leur place véritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui portent des noms usurpés, c'est l'incompris et l'inexpliqué qui doivent arrêter nos regards, réjouir notre activité, et donner une forme nouvelle et plus juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles. Il y a sagesse à ne point s'attacher à autre chose.


XVI

Au surplus, nous n'avons guère qualité pour juger, au nom de notre intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter remède? S'il existe un être que sa destinée appelle spécialement, presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à organiser la vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche à celles de notre société. Si nous étions des abeilles qui observassent des hommes, notre étonnement serait grand à examiner, par exemple, l'illogique et injuste organisation du travail dans une tribu d'êtres qui, par ailleurs, nous sembleraient doués d'une raison éminente. Nous verrions la surface de la terre, unique source de toute la vie commune, péniblement et insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la population totale; un autre dixième, absolument oisif, absorber la meilleure part des produits de ce premier travail; les sept derniers dixièmes, condamnés à une demi-faim perpétuelle, s'épuiser sans relâche en efforts étranges et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent servir qu'à rendre plus compliquée et plus inexplicable l'existence des oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces êtres appartiennent à un monde tout différent du nôtre et qu'ils obéissent à des principes que nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles toujours présentes à notre esprit. Il est vrai que, présentes, elles y font peu de chose. Ce n'est guère que de siècle en siècle que l'une d'elles se lève, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de stupeur, étire le bras endolori qui soutenait sa tète, change de position, se recouche, se rendort, jusqu'à ce qu'une nouvelle douleur, née des mornes fatigues du repos, la réveille.


XVII

L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise, puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort, l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers, toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière. Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien, sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos grandes passions et de nos destins orgueilleux.


XVIII