Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi bien que celle des abeilles, ne s'éclaire que pour amuser les ténèbres. Il se peut encore qu'un énorme incident, provenu du dehors, d'un autre monde, ou d'un phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons notre route comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une révélation, par exemple une communication avec une planète plus ancienne et plus lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les passions, les lois et les vérités radicales de notre être, le plus sage serait de consacrer tout cet aujourd'hui à s'intéresser à ces passions, à ces lois et à ces vérités, à les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à notre destinée, qui est d'asservir et d'élever de quelques degrés en nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est possible que rien n'en subsiste dans la révélation nouvelle, mais il est impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang pour accueillir cette révélation: et alors même qu'elle leur apprendrait que le seul devoir véritable fût l'incuriosité et la résignation à l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette incuriosité et cette résignation définitives et en tirer parti.


XIX

Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps, que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement, raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir; car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres, l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons. Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là, pour l'instant, le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa recherche.


BIBLIOGRAPHIE

Une bibliographie complète de l'abeille dépasserait les limites que nous nous sommes assignées. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages les plus intéressants:

1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE

a) LES ANCIENS

Aristote.—Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-Hilaire) passim.