En vertu de la surprenante faculté de commander aux corps et de les transformer selon les tâches, les besoins et les circonstances que possède l’espèce, les ouvriers se divisent en deux castes : les grands et les petits. Les premiers, pourvus de mandibules plus puissantes, qui croisent leurs lames comme des ciseaux, vont au loin, par les chemins couverts, dépecer le bois et autres matières dures, en vue du ravitaillement ; les seconds, plus nombreux, restent à la maison et se consacrent aux œufs, aux larves, aux nymphes, à l’alimentation des insectes parfaits, à celle du roi et de la reine, aux magasins et à tous les soins du ménage.
LES SOLDATS
I
Après les travailleurs viennent les guerriers, mâles ou femelles, au sexe pareillement sacrifié, également aveugles et privés d’ailes. Ici nous prenons vraiment sur le fait ce que nous appellerons l’intelligence, l’instinct, la force créatrice, le génie de l’espèce ou de la nature, à moins que vous ne lui donniez quelque autre nom qui vous paraisse plus juste et préférable.
Normalement, comme je l’ai déjà dit, il n’est pas d’être plus déshérité que le termite. Il n’a pas d’armes offensives ou défensives. Son ventre mou crève sous la pression d’un doigt d’enfant. Il ne possède qu’un outil pour un travail obscur et sans relâche. Attaqué par la plus chétive fourmi, il est vaincu d’avance. Sort-il de son repaire, sans yeux, presque rampant, muni de petites mâchoires habiles à pulvériser le bois, mais inaptes à happer l’adversaire, il n’en a pas franchi le seuil qu’il est perdu. Et ce repaire, sa patrie, sa cité, son seul bien et son tout, son âme véritable qui est l’âme de sa foule, ce saint des saints de tout son être, plus hermétiquement clos qu’une jarre de grès ou un obélisque de granit, une irrésistible loi ancestrale, à certains moments de l’année, lui ordonne de l’ouvrir de toutes parts. Entouré de milliers d’ennemis qui guettent ces minutes tragiquement périodiques où tout ce qu’il possède, son présent et son avenir, est offert au massacre, il a su faire, depuis on ne sait quand, ce que l’homme, son égal dans le déshéritement, fait à son tour après de longs millénaires d’angoisse et de misère. Il a créé de toutes pièces des armes invincibles à ses ennemis normaux, aux ennemis de son ordre. En effet, il n’est pas un seul animal qui puisse entamer la termitière, la réduire à merci et la fourmi ne peut s’y installer que par surprise.
L’homme seul, le dernier venu, né d’hier, qu’il ne connaissait pas, contre lequel il ne s’est pas encore prémuni, peut en venir à bout, à l’aide de la poudre, de la pioche et de la scie.
Ces armes, il ne les a pas empruntées comme nous au monde extérieur ; il a fait mieux, qui prouve qu’il est plus près que nous des sources de la vie : il les a forgées dans son propre corps, il les a tirées de soi, en matérialisant en quelque sorte son héroïsme, par un miracle de son imagination, de sa volonté, ou grâce à quelque connivence avec l’âme de ce monde, ou la connaissance de mystérieuses lois biologiques dont nous n’avons encore qu’une très vague idée, car il est certain que sur ce point, et sur quelques autres, le termite en sait plus que nous, et que la volonté qui chez nous ne dépasse pas la conscience et ne commande qu’à la pensée, il l’étend à toute la région ténébreuse où fonctionnent et se façonnent les organes de la vie.
Il a donc, afin d’assurer la défense de ses citadelles, fait sortir d’œufs en tout semblables à ceux dont naissent les travailleurs, car même au microscope on ne découvre aucune différence, une caste de monstres échappés d’un cauchemar et qui rappellent les plus fantastiques diableries de Hiéronymus Bosch, de Breughel-le-Vieux et de Callot. La tête cuirassée de chitine a pris un développement phénoménal, hallucinant, et porte des mandibules plus volumineuses que le reste du corps. Tout l’insecte n’est qu’un bouclier de corne et une paire de tenailles-cisailles, semblables à celles des homards, actionnées par des muscles puissants ; et ces tenailles, aussi dures que l’acier, sont si lourdes et tellement encombrantes et disproportionnées que celui qui en est accablé est incapable de manger et doit être nourri à la becquée par les travailleurs.
On trouve parfois dans la même termitière deux sortes de soldats, l’une de grande, l’autre de petite taille, bien que toutes deux également adultes. L’utilité de ces petits soldats n’est pas encore bien expliquée, attendu qu’en cas d’alerte ils prennent la fuite aussi promptement que les ouvriers. Ils paraissent chargés de la police intérieure. Quelques espèces ont même trois types de guerriers.
Une famille de termites, les Eutermes, a des soldats qui sont encore plus fantastiques, on les appelle nasutés, nasicornes ou termites à trompe ou à seringue. Ils ne possèdent pas de mandibules et leur tête est remplacée par un appareil énorme et bizarre qui ressemble exactement aux poires à injections que vendent les pharmaciens ou les marchands d’objets en caoutchouc et qui est aussi volumineuse que le reste de leur corps. A l’aide de cette poire, ou de cette ampoule cervicale, au jugé, étant dépourvus d’yeux, ils projettent sur leurs adversaires, à deux centimètres de distance, un liquide gluant qui les paralyse et que la fourmi, l’ennemi millénaire, redoute beaucoup plus que les mandibules des autres soldats[2]. Cette arme perfectionnée, sorte d’artillerie portative, est si nettement supérieure à l’autre, qu’elle permet à l’un de ces termites, l’Eutermes Monoceros, quoique aveugle, d’organiser des expéditions à découvert et de faire en masse des sorties nocturnes pour aller récolter le long du tronc des cocotiers le lichen dont il est friand. Une curieuse photographie au magnésium, prise en l’île de Ceylan par E. Bugnion, nous montre l’armée en marche, coulant comme un ruisseau, durant plusieurs heures, entre deux haies de soldats bien alignés, la seringue tournée en dehors, afin de tenir en respect les fourmis[3].