[2] M. Bathelier, directeur de l’Institut pathologique de Saïgon, ayant enfermé dans une cuvette de Pétri une cinquantaine de soldats d’Eutermes en compagnie de six fourmis rousses de grande taille, au bout de quelques minutes, trouva les six fourmis empêtrées et incapables de se mouvoir. L’une d’elles essayait-elle de remuer, un soldat l’arrêtait aussitôt, le rostre dirigé de son côté et la gratifiait d’une injection. Il n’y avait, d’ailleurs, pas de contact, et la seringue de l’Eutermes ne gardait sa direction en avant que pendant un temps très court. Plus les fourmis se débattaient, plus leurs membres se collaient entre eux et adhéraient au long du corps. Bientôt complètement immobilisées, elles finirent par succomber.
[3] « Le dénombrement de l’armée sortante effectué sur des photographies agrandies (instantanés au magnésium) a donné, pour une longueur de 32 centimètres, des chiffres variant de 232 à 623 soit, pour 1 mètre, de 896 à 1.917 termites. Prenons comme chiffre moyen 1.000 individus par mètre, cela ferait pour l’armée entière défilant pendant cinq heures, à raison de 1 mètre à la minute, un total de 300.000 termites. Le nombre des soldats de garde compté sur l’une des photographies était, pour une longueur de 55 centimètres, de 80 à gauche et 51 à droite, ce qui donne pour 1 mètre 146 et 96, ensemble 238.
» Un jour où l’armée rentrante était harcelée par les fourmis (Pheidologeton), j’ai compté le long du soubassement de la cabane, sur une longueur de 3 mètres 1/2, une rangée de 281 soldats qui, faisant face à l’ennemi, couvraient la retraite des ouvriers chargés de lichens. Ceux-ci marchaient du côté du mur à l’abri des agresseurs. » (Dr E. Bugnion). N’oublions pas qu’il s’agit ici d’ouvriers et de soldats aveugles et demandons-nous ce que des hommes feraient à leur place.
Ils sont très rares, les termites qui osent braver la lumière du jour. On ne connaît guère que l’Hodotermes Havilandi et le Termes Viator ou Viarum. Il est vrai, qu’exceptionnellement, ils n’ont pas fait comme les autres vœu de cécité. Ils ont des yeux à facettes ; et, encadrés de soldats qui les protègent, les surveillent et les dirigent, vont aux provisions dans la jungle et marchent militairement par rangs de douze ou quinze individus. Parfois, l’un des soldats qui les flanquent monte sur une éminence afin de reconnaître les alentours et fait entendre un sifflement auquel répond la troupe qui accélère le pas. C’est ce sifflement qui signala leur présence à Smeathmann, le premier qui les découvrit. Ici aussi, comme dans l’exemple précédent, le défilé des troupes innombrables demanda cinq ou six heures.
Les soldats des autres espèces ne quittent jamais la forteresse qu’ils sont chargés de défendre. Ils y sont retenus par une cécité totale. Le génie de l’espèce a trouvé ce moyen pratique et radical de les fixer à leur poste. Au surplus, ils n’ont d’efficace qu’à leurs créneaux et lorsqu’ils peuvent faire front. Qu’on les tourne, les voilà perdus, le buste seul est armé et cuirassé et l’arrière-train, mou comme un ver, est offert à toutes les morsures.
II
L’ennemie-née c’est la fourmi, ennemie héréditaire, ennemie depuis deux ou trois millions d’années, car elle est géologiquement postérieure au termite[4]. On peut dire que, n’était la fourmi, l’insecte dévastateur dont nous nous occupons serait peut-être, à l’heure qu’il est, maître de la partie méridionale de ce globe ; à moins qu’on ne soutienne, d’autre part, que c’est à la nécessité de se défendre contre elle que le termite doit le meilleur de lui-même, le développement de son intelligence, les admirables progrès qu’il a réalisés et la prodigieuse organisation de ses républiques, problème qu’il est difficile de résoudre.
[4] L’homme a tiré parti de cette inimitié mortelle : c’est ainsi que les indigènes de Madras utilisent certaines espèces de fourmis, notamment le Pheidologeton, pour détruire les termites dans les entrepôts de marchandises.
En remontant aux espèces inférieures, nous rencontrons, entre autres, l’Archotermopsis et le Calotermes. Ils ne sont pas encore constructeurs et creusent leurs galeries dans des troncs d’arbres. Tous accomplissent à peu près la même besogne et les castes sont à peine différenciées. Pour empêcher la fourmi de pénétrer dans le nid, ils se contentent d’en boucher l’orifice avec des crottes mêlées de sciure de bois. Néanmoins, un Calotermes, le Dilatus, a déjà créé un type de soldat tout à fait spécial dont la tête n’est qu’une sorte d’énorme tampon taillé en pointe, qui, pour boucher un trou, remplace avantageusement la sciure de bois.
Nous arrivons ainsi aux espèces les plus civilisées, les grands termites à champignons et les Eutermes à seringue, en retrouvant, échelon par échelon, — il y en a des centaines, — toutes les étapes d’une évolution, tous les progrès d’une civilisation qui, probablement, n’a pas encore atteint son apogée. Ce travail à peine esquissé par E. Bugnion[5] est, du reste, pour l’instant, impossible, car, sur les douze ou quinze cents espèces qu’on présume qui existent, Nils Holmgren, en 1912, n’en avait classé que 575, dont 206 pour l’Afrique et l’on ne connaît, approximativement, les mœurs que d’une centaine d’entre elles. Mais ce que nous savons permet déjà d’affirmer qu’entre les espèces étudiées existe la même échelle de valeurs qu’entre les anthropophages de la Polynésie et les races européennes qui tiennent les sommets de notre civilisation.