Pour nous consoler, disons-nous que l’intelligence est la faculté à l’aide de laquelle nous comprenons finalement que tout est incompréhensible, et regardons les choses du fond de l’illusion humaine. Cette illusion est peut-être, après tout, elle aussi une sorte de vérité. En tout cas, c’est la seule que nous puissions atteindre. Car il y a toujours au moins deux vérités, l’une qui est trop haute, trop inhumaine, trop désespérée et ne conseille que l’immobilité et la mort, et l’autre que nous savons moins vraie, mais qui en nous mettant des œillères, nous permet de marcher droit devant nous, de nous intéresser à l’existence et de vivre comme si la vie que nous devons suivre jusqu’au bout pouvait nous mener autre part qu’au tombeau.
De ce point de vue, il est difficile de nier que les essais de la nature dont nous parlons en ce moment semblent se rapprocher d’un certain idéal. Cet idéal qu’il n’est pas mauvais de connaître afin de dépouiller quelques espoirs dangereux ou superflus, en nulle autre occurrence sur cette terre, ne se manifeste aussi clairement que dans les républiques des hyménoptères et des orthoptères. Laissant de côté les castors dont la race a presque disparu et que nous ne pouvons plus guère étudier ; de tous les êtres vivants qu’il nous est permis d’observer, les abeilles, les fourmis et les termites sont les seuls qui nous offrent le spectacle d’une vie intelligente, d’une organisation politique et économique qui, partie de la rudimentaire association d’une mère avec ses enfants, est, graduellement, au cours d’une évolution dont nous retrouvons encore, comme je l’ai déjà dit, dans les diverses espèces, toutes les étapes, arrivée à un sommet terrible, à une perfection qu’au point de vue pratique et strictement utilitaire, — car nous ne pouvons juger les autres, — au point de vue de l’exploitation des forces, de la division du travail et du rendement matériel, nous n’avons pas encore atteinte. Ils nous dévoilent aussi, à côté de celle que nous rencontrons en nous-mêmes, mais qui sans doute est trop subjective, une face assez inquiétante de l’Anima Mundi ; et c’est en dernière analyse que l’intérêt véritable de ces observations entomologiques qui, privées de ce fond, pourraient paraître assez petites, oiseuses et presque enfantines. Qu’elles nous apprennent à nous méfier des intentions de l’univers à notre égard. Méfions-nous d’autant plus que tout ce que la science nous enseigne nous pousse sournoisement à nous rapprocher de ces intentions qu’elle se flatte de découvrir. Ce que dit la science, c’est la nature ou l’univers qui le lui dicte ; ce ne peut être une autre voix, ce ne peut être autre chose et ce n’est pas rassurant. Nous ne sommes aujourd’hui que trop portés à n’écouter qu’elle sur des points qui ne sont pas de son domaine.
IV
Il faut tout subordonner à la nature et notamment la société, disent les axiomes fondamentaux de la science d’aujourd’hui. Il est très naturel de penser et de parler ainsi. Dans l’immense isolement, dans l’immense ignorance où nous nous débattons, nous n’avons d’autre modèle, d’autre repère, d’autre guide, d’autre maître que la nature ; et ce qui parfois nous conseille de nous écarter d’elle, de nous révolter contre elle, c’est encore elle qui nous le souffle. Que ferions-nous, où irions-nous, si nous ne l’écoutions point ?
Les termites se trouvèrent dans le même cas. N’oublions pas qu’ils nous précèdent de plusieurs millions d’années. Ils ont un passé incomparablement plus ancien, une expérience incomparablement plus vieille que la nôtre. De leur point de vue, dans le temps, nous sommes les derniers venus, presque des enfants en bas âge. Objecterons-nous qu’ils sont moins intelligents que nous ? Ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas de locomotives, de transatlantiques, de cuirassés, de canons, d’automobiles, d’aéroplanes, de bibliothèques et d’éclairage électrique que nous avons le droit de le supposer. Leurs efforts intellectuels, de même que ceux des grands sages de l’Orient, ont pris une autre direction, voilà tout. S’ils ne sont pas allés, comme nous, du côté des progrès mécaniques et de l’exploitation des forces de la nature, c’est qu’ils n’en avaient pas besoin, c’est que, doués d’une puissance musculaire formidable, deux ou trois cents fois supérieure à la nôtre, ils n’entrevoyaient même pas l’utilité d’expédients pour lui venir en aide ou la multiplier. Il est de même à peu près certain que des sens dont nous soupçonnons à peine l’existence et l’étendue, les dispensent d’une foule d’auxiliaires dont nous ne pouvons plus nous passer. Au fond, toutes nos inventions ne naissent que de la nécessité de seconder notre faiblesse et de secourir nos infirmités. Dans un monde où tous se porteraient bien, où il n’y aurait jamais eu de malades, on ne trouverait aucune trace d’une science qui, chez nous, a pris le pas sur la plupart des autres, je veux dire la médecine et la chirurgie.
V
Et puis, l’intelligence humaine est-elle le seul canal par où puissent passer, le seul lieu où puissent se faire jour les forces spirituelles ou psychiques de l’Univers ? Est-ce par l’intelligence que les plus grandes, les plus profondes, les plus inexplicables et les moins matérielles de ces forces se manifestent en nous qui sommes convaincus que cette intelligence est la couronne de cette terre et peut-être de tous les mondes ? Tout ce qu’il y a d’essentiel dans notre vie, le fond même de cette vie n’est-il pas étranger et hostile à notre intelligence ? Et cette intelligence même est-elle autre chose que le nom que nous donnons à l’une des forces spirituelles que nous comprenons le moins ?
Il y a probablement autant d’espèces ou de formes d’intelligence qu’il y a d’êtres vivants ou plutôt existants, car ceux que nous appelons morts vivent autant que nous ; et rien, sinon notre outrecuidance ou notre aveuglement, ne prouve que l’une d’elles est supérieure à l’autre. L’homme n’est qu’une bulle du néant qui se croit la mesure de l’univers.
Au surplus, nous rendons-nous compte de ce qu’ont inventé les termites ? Sans nous émerveiller une fois de plus à leurs constructions colossales, à leur organisation économique et sociale, à leur division du travail, à leurs castes, à leur politique qui va de la monarchie à l’oligarchie la plus souple, à leurs approvisionnements, à leur chimie, à leurs emménagements, à leur chauffage, à leur reconstitution de l’eau, à leur polymorphisme ; comme ils nous précèdent de plusieurs millions d’années, demandons-nous s’ils n’ont point passé par des épreuves que nous aurons probablement à surmonter à notre tour. Savons-nous si le bouleversement des climats, aux époques géologiques, alors qu’ils habitaient le nord de l’Europe, puisqu’on retrouve leurs traces en Angleterre, en Allemagne et en Suisse, ne les a pas obligés de s’adapter à l’existence souterraine qui, graduellement, amena l’atrophie de leurs yeux et la cécité monstrueuse de la plupart d’entre eux ? La même épreuve ne nous attend-elle pas dans quelques millénaires, quand nous aurons à nous réfugier aux entrailles de la terre afin d’y rechercher un reste de chaleur ; et qui nous dit que nous la surmonterons aussi ingénieusement, aussi victorieusement qu’ils l’ont fait ? Savons-nous comment ils s’entendent et communiquent entre eux ? Savons-nous comment, à la suite de quelles expériences, de quels tâtonnements, ils sont arrivés à la double digestion de la cellulose ? Savons-nous ce que c’est que la sorte de personnalité, d’immortalité collective à laquelle ils font des sacrifices inouïs et dont ils paraissent jouir d’une façon que nous ne pouvons même pas concevoir ? Savons-nous enfin comment ils ont acquis le prodigieux polymorphisme qui leur permet de créer, selon les besoins de la communauté, cinq ou six types d’individus si différents qu’ils ne semblent pas appartenir à la même espèce ? N’est-ce pas une invention qui va beaucoup plus loin dans les secrets de la nature que l’invention du téléphone ou de la télégraphie sans fil ? N’est-ce point un pas décisif dans les mystères de la génération et de la création ? Où en sommes-nous sur ce point qui est le point vital par excellence ? Non seulement nous ne pouvons pas engendrer à volonté un mâle ou une femelle ; mais jusqu’à la naissance de l’enfant, nous ignorons complètement le sexe qu’il aura ; au lieu que si nous savions ce que savent ces malheureux insectes, nous produirions à notre gré des athlètes, des héros, des travailleurs, des penseurs qui, spécialisés à outrance, dès avant leur conception et véritablement prédestinés, ne seraient plus comparables à ceux que nous avons. Pourquoi ne réussirions-nous pas un jour à hypertrophier le cerveau, notre organe spécifique, notre seule défense en ce monde, comme ils ont réussi à hypertrophier les mandibules de leurs soldats et les ovaires de leurs reines ? Il y a là un problème qui ne doit pas être insoluble. Savons-nous ce que ferait, jusqu’où irait un homme qui ne serait que dix fois plus intelligent que le plus intelligent d’entre nous, un Pascal, un Newton, cérébralement décuplé, par exemple ? En quelques heures, il franchirait dans toutes nos sciences, des étapes que nous mettrons sans doute des siècles à parcourir ; et ces étapes franchies, il commencerait peut-être à comprendre pourquoi nous vivons, pourquoi nous sommes sur cette terre, pourquoi tant de maux, tant de souffrances sont nécessaires pour arriver à la mort, pourquoi nous croyons à tort que tant d’expériences douloureuses sont inutiles, pourquoi tant d’efforts des éternités antérieures n’ont abouti qu’à ce que nous voyons, c’est-à-dire à une misère sans nom et sans espoir. Pour l’instant, aucun homme en ce monde n’est capable de faire à ces questions une réponse qui ne soit pas dérisoire.
Il découvrirait peut-être, d’une façon aussi certaine qu’on a découvert l’Amérique, une vie sur un autre plan, cette vie dont nous avons le mirage dans le sang et que toutes les religions ont promise, sans pouvoir apporter un commencement de preuve. Tout débile qu’est à présent notre cerveau, nous nous sentons parfois au bord des grands gouffres de la connaissance. Une petite poussée pourrait nous y plonger. Qui sait si aux siècles glacés et sombres qui la menacent, l’humanité ne devra pas à cette hypertrophie son salut ou du moins un sursis à sa condamnation ?