Mais qui nous assure qu’un tel homme n’ait jamais existé en quelque monde de l’éternité antérieure ? Et peut-être un homme non pas dix, mais cent mille fois plus intelligent ? Il n’y a pas de limites à l’étendue des corps, pourquoi y en aurait-il à celles de l’esprit ? Pourquoi ne serait-ce pas possible, et étant possible, n’y a-t-il pas à parier que ç’a été, et si ç’a été, est-il concevable qu’il n’en soit pas resté trace ; et s’il n’en est pas resté trace pourquoi espérer quelque chose, ou pourquoi ce qui n’a pas été ou n’aurait pu être aurait-il quelque chance d’être jamais ?

Il est du reste probable que cent mille fois plus intelligent, cet homme apercevrait le but de la terre qui, pour nous, n’est autre que la mort ; mais celui de l’univers qui ne peut être la mort, le verrait-il, et ce but, peut-il exister puisqu’il n’est pas atteint ?

Mais quoi ? un tel homme eût été bien près d’être Dieu et si Dieu même n’a pu faire le bonheur de ses créatures, il y a lieu de croire que c’était impossible ; à moins que le seul bonheur qui se puisse supporter durant une éternité ne soit le néant ou ce que nous appelons ainsi et qui n’est autre chose que l’ignorance, l’inconscience absolue.

Voilà, sans doute, sous le nom d’absorption en Dieu, le dernier secret, le grand secret des grandes religions, celui qu’aucune n’a avoué, de peur de jeter au désespoir l’homme qui ne comprendrait pas que garder telle quelle sa conscience actuelle jusqu’à la fin des fins de tous les mondes, serait le plus impitoyable de tous les châtiments.

VI

N’oublions point nos termites. Qu’on ne nous dise pas que la faculté dont nous parlions, ils ne l’ont pas trouvée en eux-mêmes, qu’elle leur a été donnée ou du moins indiquée par la nature. D’abord, nous n’en savons rien, et puis, n’est-ce pas à peu près la même chose et n’est-ce pas notre cas ? Si le génie de la nature a pu les pousser à cette découverte, c’est qu’apparemment ils lui ont ouvert des passages que nous lui avons fermés jusqu’ici. Tout ce que nous avons inventé ne l’a été que sur des indications fournies par la nature ; et il est impossible de démêler quelle y est la part de l’homme et celle de l’intelligence éparse dans l’univers[9].

[9] Rappelons ici, comme je l’ai dit dans « Le Grand Secret » qu’Ernest Kapp, dans sa Philosophie de la Technique, a parfaitement démontré que toutes nos inventions, toutes nos machines, ne sont que des projections organiques, c’est-à-dire des imitations inconscientes de modèles fournis par la nature. Nos pompes sont la pompe de notre cœur, nos bielles sont la reproduction de nos articulations, notre appareil photographique est la chambre noire de notre œil, nos appareils télégraphiques représentent notre système nerveux ; dans les rayons X, nous reconnaissons la propriété organique de la lucidité somnambulique qui voit à travers les objets, qui lit par exemple le contenu d’une lettre cachetée et enfermée dans une triple boîte de métal. Dans la télégraphie sans fil, nous suivons les indications que nous avait données la télépathie, c’est-à-dire la communication directe d’une pensée, par ondes spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et dans les phénomènes de la lévitation et des déplacements d’objets sans contact (du reste contestables) se trouve une autre indication dont nous n’avons pas su tirer parti. Elle nous mettrait sur la voie du procédé qui nous permettrait peut-être un jour de vaincre les terribles lois de la gravitation qui nous enchaînent à cette terre, car il semble bien que ces lois, au lieu d’être, comme on le croyait, à jamais incompréhensibles et impénétrables, sont surtout magnétiques, c’est-à-dire maniables et utilisables.

L’INSTINCT ET L’INTELLIGENCE

I

Ceci nous ramène à l’insoluble problème de l’instinct et de l’intelligence. J.-H. Fabre, qui passa sa vie à étudier la question, n’admet pas l’intelligence de l’insecte. Il nous a démontré par des expériences qui semblent péremptoires que l’insecte le plus ingénieux, le plus industrieux, le plus admirablement prévoyant, quand il est troublé dans sa routine, continue d’agir mécaniquement et de travailler inutilement et stupidement dans le vide. « L’instinct, conclut-il, sait tout dans les voies invariables qui lui ont été tracées ; il ignore tout en dehors de ces voies. Inspirations sublimes de science, inconséquences étonnantes de stupidité sont à la fois son partage, suivant que l’animal agit dans des conditions normales ou des conditions accidentelles. »