Le Sphex languedocien, par exemple, est un chirurgien extraordinaire et possède une science anatomique infaillible. A coups de stylet dans les ganglions thoraciques et par la compression des ganglions cervicaux, il paralyse complètement, sans que jamais mort s’ensuive, l’Éphippigère des vignes. Il pond ensuite un œuf sur la poitrine de sa proie et emprisonne celle-ci au fond d’un terrier qu’il clôt soigneusement. La larve qui sortira de cet œuf trouvera ainsi, dès sa naissance, un gibier abondant, immobile, inoffensif, vivant et toujours frais. Or si au moment où l’insecte commence à murer son terrier, on enlève l’Éphippigère, le Sphex qui pendant cette violation de son domicile est resté aux aguets, rentre dans sa demeure dès que le danger est passé, l’inspecte soigneusement comme à son habitude, constate évidemment que l’Éphippigère et l’œuf n’y sont plus ; mais n’en reprend pas moins son travail au point où il l’avait laissé et mure méticuleusement un terrier qui ne contient plus rien.
L’Ammophile hérissé, les Chalicodomes fournissent d’analogues exemples. Le cas du Chalicodome ou abeille maçonne, notamment, est topique et frappant. Il emmagasine du miel dans une cellule, y pond un œuf et la ferme. Faites une brèche à la cellule en l’absence de l’insecte mais durant la période consacrée aux travaux de maçonnerie, il la répare à l’instant. La maçonnerie terminée et l’emmagasinage commencé, faites un trou dans la même cellule ; l’abeille n’en a cure et continue de dégorger son miel dans le vase percé d’où il s’écoule à mesure ; puis, quand elle estime qu’elle y a déversé la quantité de miel qui normalement aurait suffi à la remplir, elle pond son œuf qui fuit avec le reste par la même ouverture et satisfaite, gravement, scrupuleusement, ferme la cellule vide.
De ces expériences et de bien d’autres qu’il serait trop long de rappeler ici, Fabre conclut très judicieusement « que l’insecte sait faire face à l’accidentel, pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l’ordre de choses qui l’occupe en ce moment ». S’il s’agit d’un accident d’un autre ordre, il n’en tient nul compte, semble perdre la tête et, comme une mécanique bien remontée, continue d’agir fatalement, aveuglément et stupidement dans l’absurde jusqu’à ce qu’il arrive au bout de la série des mouvements prescrits dont il ne peut rebrousser le cours.
Admettons ces faits qui du reste ne paraissent pas contestables, et faisons observer qu’ils reproduisent assez curieusement ce qui se passe dans notre propre corps, dans notre vie inconsciente ou organique. Nous retrouvons en nous les mêmes exemples alternés d’intelligence et de stupidité. La médecine moderne avec ses études sur les sécrétions internes, les toxines, les anticorps, l’anaphylaxie, etc., nous en fournirait une longue liste ; mais ce que nos pères, qui n’en savaient pas tant, appelaient plus simplement la fièvre, résume en un seul la plupart de ces exemples. La fièvre, comme les enfants mêmes ne l’ignorent plus, n’est qu’une réaction, une défense de notre organisme faite de mille concours ingénieux et compliqués. Avant que nous eussions trouvé le moyen d’enrayer ou régler ses excès, d’habitude elle emportait le patient, plus sûrement que le mal qu’elle venait combattre. Il est au surplus assez probable que la plus cruelle, la plus incurable de nos maladies, le cancer, avec sa prolifération de cellules désordonnées, n’est qu’une autre manifestation du zèle aveugle et intempestif d’éléments chargés de la défense de notre vie.
Mais revenons à notre Sphex et à nos Chalicodomes et remarquons d’abord qu’il s’agit ici d’insectes solitaires, dont l’existence, somme toute, est assez simple et suit une ligne droite que rien, normalement, ne vient couper ou ne fait bifurquer. Il n’en va pas de même quand il est question d’insectes sociaux dont la carrière s’enchevêtre à celle de milliers d’autres. L’imprévu surgit à chaque pas et la routine inflexible ferait naître sans cesse d’insolubles et désastreux conflits. Une souplesse, une perpétuelle adaptation aux circonstances qui changent à chaque instant y sont donc indispensables ; et ici, comme en nous-mêmes, il devient tout de suite fort difficile de retrouver la démarcation hésitante qui sépare l’instinct de l’intelligence. C’est d’autant plus difficile que les deux facultés ont vraisemblablement la même origine, descendent de la même source et sont de même nature. La seule différence est que l’une peut parfois s’arrêter, se reployer sur elle-même, prendre conscience, se rendre compte du point où elle se trouve, au lieu que l’autre va tout droit et aveuglément devant soi.
II
Ces questions sont encore bien obscures et les observations les plus rigoureuses se contredisent fréquemment. Ainsi nous voyons les abeilles merveilleusement s’affranchir de routines séculaires. Elles ont par exemple compris tout de suite le parti qu’elles peuvent tirer des rayons de cire mécaniquement gaufrée que l’homme leur fournit. Ces rayons où les cellules sont simplement esquissées bouleversent de fond en comble leurs méthodes de travail et leur permettent d’édifier en quelques jours ce qui normalement exige plusieurs semaines de sueurs, d’angoisse et de prodigieuses dépenses de miel. Nous remarquons encore que transportées en Australie ou en Californie, dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que l’été y est perpétuel, que les fleurs n’y font jamais défaut, elles vivent au jour le jour, se contentent de récolter le miel et le pollen nécessaires à la consommation quotidienne, et leurs observations récentes et raisonnées l’emportant sur l’expérience héréditaire, elles ne font plus de provisions pour l’hiver ; de même qu’à la Barbade, au milieu de raffineries où durant toute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent complètement de visiter les fleurs.
D’autre part, qui de nous observant les fourmis au travail, n’a été frappé de l’imbécile incohérence des efforts qu’elles font en commun ? Elles se mettent douze tirant à hue et à dia pour déplacer une proie que deux d’entre elles, si elles s’entendaient, porteraient facilement au nid. La fourmi Moissonneuse (Messor barbarus), d’après les observations des myrmécologues V. Cornetz et Ducellier, offre des exemples d’incohérence et de stupidité encore plus nets et plus topiques. Alors que certaines ouvrières sont occupées sur un épi à couper à la base les glumes enveloppant les grains de blé, on peut voir une grande ouvrière cisailler la tige même un peu au-dessous de l’épi, ignorant qu’elle accomplit un long et pénible travail tout à fait superflu. Ces mêmes moissonneuses engrangent dans leur nid bien plus de grains qu’il n’est nécessaire, ces grains germent à la saison des pluies et les touffes de blé qui surgissent révèlent l’emplacement de la fourmilière aux cultivateurs qui s’empressent de la détruire. Voilà des siècles que se répète le même phénomène fatal et l’expérience n’a pas modifié les habitudes du Messor barbarus et ne lui a rien appris.
Le Mirmécocystus cataglyphis bicolor, autre fourmi de l’Afrique du Nord, est très haut sur pattes, ce qui lui permet de sortir au soleil et de braver les brûlures d’un sol dont la température dépasse quarante degrés, alors que d’autres insectes moins bien enjambés y succombent. Il s’élance à une vitesse folle qui atteint douze mètres à la minute (tout est relatif), si bien que ses yeux qui ne portent pas au delà de cinq ou six centimètres, ne voient rien dans le tourbillon de la course. Il passe sur des morceaux de sucre, dont il est très friand, sans les apercevoir, et rentre au logis n’y rapportant rien de ses longues et folles randonnées. Depuis des millions d’années, des millions de fourmis de cette espèce recommencent chaque été les mêmes explorations héroïques et dérisoires et ne se sont pas encore rendu compte qu’elles sont inutiles.
La fourmi serait-elle moins intelligente que l’abeille ? Ce que nous en savons d’autre part ne permet guère de l’affirmer. Est-ce nous qui attribuons à la raison de simples réflexes de nos mouches à miel ou qui comprenons mal les fourmis ; et toutes nos interprétations ne sont-elles que des phantasmes de notre imagination ? Est-ce l’Anima Mundi qui se trompe plus souvent que nous n’osons le supposer ? Les bévues de ces insectes lui sont-elles imputables ? Et les nôtres ? Je sais bien que l’une des plus irritantes énigmes de la nature, ce sont les erreurs souvent manifestes, les actes irrationnels qu’on y rencontre. On en arrive à croire qu’elle a du génie mais pas de bon sens et qu’elle n’est pas toujours intelligente. Mais de quel droit, du haut de notre petit cerveau qui n’est qu’une moisissure de cette même nature, estimons-nous que ses actes sont irrationnels ? Le rationnel de la nature, si jamais nous le découvrons, ce qui est possible, écrasera peut-être notre minuscule raison. Nous jugeons tout du sommet de notre logique dressée sur ses ergots, comme s’il était indubitable qu’il n’en puisse exister d’autre ni rien qui soit au rebours de celle qui est notre seul guide. Cela n’est pas du tout certain. Dans les champs immenses de l’infini, ce n’est peut-être qu’une erreur d’optique. Il se peut que la nature ait tort plus d’une fois, mais avant de le proclamer trop haut, n’oublions point que nous vivons encore dans une ignorance, dans des ténèbres dont nous ne nous ferons une idée que dans un autre monde.