Il eût été facile, à propos de chaque affirmation, d’alourdir le bas des pages de notes et de références. Il est tel chapitre où il aurait fallu en hérisser toutes les phrases et où la glose eût dévoré le texte comme dans les plus rébarbatifs de nos manuels scolaires. Je pense que la bibliographie sommaire que le lecteur trouvera à la fin du volume en tiendra lieu d’autant plus avantageusement que la littérature consacrée aux termites n’est pas encore encombrante comme celle des abeilles.
Voilà pour les faits. Je les ai trouvés épars, diffus, dissimulés en cent endroits divers, souvent sans signification parce qu’ils étaient isolés. Comme dans La Vie des Abeilles, mon rôle s’est borné à les relier, à les grouper aussi harmonieusement que j’ai pu, à les laisser agir les uns sur les autres, à les envelopper de quelques réflexions pertinentes, et surtout à les mettre en lumière, car les mystères de la termitière sont plus ignorés que ceux de la ruche, même des curieux, de jour en jour plus nombreux, qui s’intéressent spécialement aux insectes.
Seule, l’interprétation de ces faits m’appartient plus ou moins, comme elle appartient au lecteur qui en tirera peut-être des conclusions tout à fait différentes. C’est, du reste, la seule chose qui appartienne à l’historien, et la monographie d’un insecte, surtout d’un insecte aussi singulier, n’est en somme que l’histoire d’une peuplade inconnue, d’une peuplade qui semble par moments originaire d’une autre planète, et cette histoire demande à être traitée de la même façon méthodique et désintéressée que l’histoire des hommes.
Le livre fera, si l’on veut, le pendant de La Vie des Abeilles, mais la couleur et le milieu ne sont pas les mêmes. C’est en quelque sorte le jour et la nuit, l’aube et le crépuscule, le ciel et l’enfer. D’un côté, du moins à première vue et à condition de ne pas trop approfondir, car la ruche elle aussi a ses drames et ses misères, tout est lumière, printemps, été, soleil, parfums, espace, ailes, azur, rosée et félicité sans égale parmi les allégresses de la terre. De l’autre, tout est ténèbres, oppression souterraine, âpreté, avarice sordide et ordurière, atmosphère de cachot, de bagne et de sépulcre, mais aussi, au sommet, sacrifice beaucoup plus complet, plus héroïque, plus réfléchi et plus intelligent à une idée ou à un instinct, — peu importe le nom, les résultats sont pareils, — démesuré et presque infini ; ce qui, somme toute, compense bien des beautés apparentes, rapproche de nous les victimes, nous les rend presque fraternelles et, à certains égards, bien plus que les abeilles ou que tout autre être vivant sur cette terre, fait de ces malheureux insectes les précurseurs et les préfigurateurs de nos propres destins.
II
Les entomologistes, s’en rapportant aux géologues, conjecturent que la civilisation des termites, qu’on appelle vulgairement fourmis blanches, bien qu’elles soient d’un blanc fort douteux, précède de cent millions d’années l’apparition de l’homme sur notre planète. Ces conjectures sont difficilement contrôlables. Du reste, comme il arrive fréquemment, les savants ne sont pas d’accord. Les uns, N. Holmgren, par exemple, les rattachant aux Protoblattoïdes qui s’éteignent dans le Permien, les reculent ainsi dans la nuit sans mesure et sans fond de la fin du Primaire. D’autres les trouvent dans le Lias d’Angleterre, d’Allemagne et de Suisse, c’est-à-dire dans le secondaire ; d’autres, enfin, ne les découvrent que dans l’Éocène supérieur, c’est-à-dire dans le Tertiaire. On en a identifié cent cinquante espèces incrustées dans l’ambre fossile. Quoi qu’il en soit, les termites remontent certainement à quelques millions d’années, ce qui est déjà satisfaisant.
Cette civilisation, la plus ancienne que l’on connaisse, est la plus curieuse, la plus complexe, la plus intelligente et, en un sens, la plus logique, la mieux adaptée aux difficultés de l’existence qui, avant la nôtre, se soit manifestée sur ce globe. A plusieurs points de vue, encore que féroce, sinistre et souvent répugnante, elle est supérieure à celle des abeilles, des fourmis et de l’homme même.
III
La littérature consacrée aux termites est loin d’être aussi riche que celle qui s’est accumulée autour des abeilles et des fourmis. Le premier entomologiste qui s’en soit sérieusement occupé est J.-G. Koënig qui vécut longtemps aux Indes, à Tranquebar, dans le district de Madras où il eut le loisir de les étudier. Il mourut en 1785. Vint ensuite Henry Smeathmann qui est avec Hermann Hagen le véritable père de la termitologie. Son célèbre mémoire sur certains termites africains, paru en 1781, renferme un véritable trésor d’observations et d’interprétations où ont puisé, sans l’épuiser, tous ceux qui se sont occupés de l’insecte et les travaux de ses successeurs, notamment ceux de G.-B. Haviland et de T.-J. Savage en ont presque toujours confirmé l’exactitude. Quant à Hermann Hagen, de Königsberg, en 1855, il donne à la Linnea Entomologica de Berlin une monographie méthodique et complète où il analyse avec la précision, la minutie et la conscience qu’il faut bien reconnaître que les Allemands apportent à ce genre de travaux, tout ce qu’on a écrit sur les termites depuis l’Inde et l’Égypte anciennes jusqu’à nos jours. On y trouve résumées et critiquées des centaines d’observations faites par tous les voyageurs qui les ont étudiés en Asie, en Afrique, en Amérique et en Australie.
Parmi les travaux plus récents, citons avant tout ceux de Grassi et Sandias qui fixèrent la micrologie du termite et, les premiers, soupçonnèrent le rôle étonnant de certains protozoaires dans l’intestin de l’insecte, de Charles Lespès qui nous parle d’un petit termite européen qu’il appelle, peut-être à tort, le termite lucifuge, de Fritz Müller, de Filippo Silvestri qui s’occupe des termites sud-américains, de Y. Sjöstedt qui s’intéresse aux termites africains et fait avant tout œuvre de classificateur, de W.-W. Froggatt qui, avec le naturaliste W. Saville-Kent, épuise à peu près tout ce qu’on peut dire sur les termites australiens, de E. Hegh qui s’attache spécialement aux termites du Congo ; et qui, continuant le travail de Hagen et le prolongeant jusqu’en 1922, dans un ouvrage remarquable, très complet et abondamment illustré, résume presque tout ce qu’on savait à cette date sur l’insecte dont nous nous occupons. Nous avons encore Wasmann, A. Imms, Nils Holmgren, le grand termitologue suédois ; K. Escherich, un entomologiste allemand qui, notamment, sur les termites de l’Érythrée, a fait des études extrêmement curieuses ; et enfin, pour ne pas citer inutilement tous les noms que nous retrouverons dans la bibliographie, L.-R. Cleveland qui, dans les magnifiques laboratoires de l’Université d’Harvard, poursuit depuis des années, sur les protozoaires de l’intestin de nos Xylophages, des expériences et des études qui comptent parmi les plus patientes, les plus sagaces de la biologie contemporaine. N’oublions pas non plus les intéressantes monographies de E. Bugnion que j’aurai plus d’une fois l’occasion de citer ; et renvoyons, pour le surplus, à la bibliographie qui se trouve à la fin de ce livre.