Cette littérature, bien qu’elle ne soit pas comparable à celle qu’on a consacrée aux hyménoptères, suffit néanmoins à fixer les grandes lignes d’une organisation politique, économique et sociale, en d’autres termes d’une destinée qui préfigure peut-être, du train dont nous allons et si nous ne réagissons pas avant qu’il soit trop tard, celle qui nous attend. Il est possible que nous y trouvions quelques indications intéressantes et de profitables leçons. Sans en excepter les abeilles et les fourmis, en ce moment il n’y a pas, je le répète, sur cette terre, d’être vivant qui soit tout ensemble aussi loin et aussi près de nous, aussi misérablement, aussi admirablement, aussi fraternellement humain.

Nos utopistes vont chercher, aux limites où l’imagination se décompose, des modèles de sociétés futures, alors que nous en avons sous les yeux qui sont probablement aussi fantastiques, aussi invraisemblables, et qui sait, aussi prophétiques que ceux que nous pourrions trouver dans Mars, Vénus ou Jupiter.

IV

Le termite n’est pas un hyménoptère comme l’abeille ou la fourmi. Sa classification scientifique, assez difficile, ne paraît pas encore établie ne varietur ; mais généralement on le range dans le genre des orthoptères ou orthoptéroïdes névroptères ou neuroptères ou pseudo-névroptères, tribu des Corrodants. Actuellement, il constitue un ordre distinct : celui des Isoptères. Certains entomologistes, à cause de ses instincts sociaux, le classeraient volontiers parmi les hyménoptères.

Les grands termites habitent exclusivement les pays chauds, tropicaux ou subtropicaux. Nous avons déjà dit qu’en dépit de son nom, il est rarement blanc. Il prend plutôt, approximativement, la couleur de la terre qu’il occupe. Sa taille, selon les espèces, va de 3 à 10 ou 12 millimètres, c’est-à-dire qu’elle atteint parfois celle de nos petites abeilles domestiques. L’insecte, tout au moins quant au gros de la population, car nous verrons plus loin que son polymorphisme est invraisemblable, ressemble plus ou moins à une fourmi assez mal dessinée, au ventre allongé, barré de stries transversales, mou ou presque larvaire.

Nous verrons également qu’il est peu d’êtres que la nature ait aussi médiocrement armés en vue de la lutte pour la vie. Il n’a pas l’aiguillon de l’abeille ni la formidable cuirasse de chitine de la fourmi, son ennemie la plus acharnée. Normalement il n’a pas d’ailes ; et quand il en possède, elles ne lui sont dérisoirement prêtées qu’afin de le conduire à l’hécatombe. Il est lourd et, dépourvu de toute agilité, ne peut échapper au péril par la fuite. Aussi vulnérable qu’un ver, il est offert sans défense à tous ceux qui dans le monde des oiseaux, des reptiles, des insectes, sont avides de sa chair succulente. Il ne peut subsister que dans les régions équatoriales et, mortelle contradiction, périt dès qu’il est exposé aux rayons du soleil. Il a absolument besoin d’humidité et presque toujours est obligé de vivre dans des pays où durant sept ou huit mois ne tombe pas une goutte d’eau. En un mot, presque autant qu’envers l’homme, la nature, à son égard, s’est montrée injuste, malveillante, ironique, fantasque, illogique ou perfide. Mais aussi bien et, du moins jusqu’à ce jour, parfois mieux que l’homme, il a su tirer parti du seul avantage qu’une marâtre oublieuse, curieuse ou simplement indifférente ait bien voulu lui laisser : une petite force qu’on ne voit pas, que chez lui nous appelons l’instinct, et chez nous, sans qu’on sache pourquoi, l’intelligence. A l’aide de cette petite force qui n’a même pas encore un nom bien défini, il a su se transformer et se créer des armes qu’il ne possédait pas plus spontanément que nous ne possédions les nôtres, il a su s’organiser, se rendre inexpugnable, maintenir dans ses villes la température et l’humidité qui lui sont nécessaires, assurer l’avenir, multiplier à l’infini et devenir peu à peu le plus tenace, le mieux enraciné, le plus redoutable des occupants et des conquérants de ce globe.

C’est pourquoi il m’a semblé qu’il n’était pas oiseux de s’intéresser un instant à cet insecte souvent odieux, mais parfois admirable, de tous les êtres vivants que nous connaissons, celui qui d’une misère égale à la nôtre a su s’élever à une civilisation qui, à certains égards, n’est pas inférieure à celle que nous atteignons aujourd’hui.

LA TERMITIÈRE

I

On compte de douze à quinze cents espèces de termites. Les plus connus sont le Termes Bellicosus, qui édifie d’énormes monticules, le Nemorosus, le Lucifugus qui a fait une apparition en Europe, l’Incertus, le Vulgaris, le Coptotermes, le Bornensis et le Mangensis qui ont des soldats à seringue, le Rhinotermes, le Termes Planus, le Tenuis, le Malayanus, le Viator, l’un des rares qui vivent parfois à découvert et traversent les jungles, en longues lignes, les soldats encadrant les ouvriers porteurs, le Termes Longipes, le Foraminifer, le Sulphureus, le Gestroi qui attaque délibérément les arbres vivants et dont les guerriers sont féroces, le Termes Carbonarius, dont les soldats rythment d’une façon très particulière le martellement mystérieux sur lequel nous reviendrons, le Termes Latericus, le Lacessitus, le Dives, le Gilvus, l’Azarellii, le Translucens, le Speciosus, le Comis, le Laticornis, le Brevicornis, le Fuscipennis, l’Atripennis, l’Ovipennis, le Regularis, l’Inanis, le Latifrons, le Filicornis, le Sordidus qui habitent l’île de Bornéo, le Laborator, de Malacca, les Capritermes, dont les mandibules, en cornes de bouc, se détendent comme des ressorts et projettent l’insecte à vingt ou trente centimètres de distance, les Termopsis, les Calotermes qui sont les plus arriérés ; et des centaines d’autres dont l’énumération serait fastidieuse.