Le Drepanotermes Silvestri a même des réserves vivantes, de la viande sur pied, bien que l’expression soit ici tout à fait impropre, la viande en question n’ayant plus aucun moyen de locomotion. Quand, pour une raison que nous ne pénétrons pas, le gouvernement occulte de la termitière estime que le nombre de nymphes dépasse le nécessaire, on parque dans des chambres spéciales celles qui sont de trop, après leur avoir coupé les pattes, afin qu’à se mouvoir sans utilité, elles ne perdent pas leur embonpoint, puis on les mange au fur et à mesure des besoins de la communauté.

Chez ces mêmes Drepanotermes on découvre des installations sanitaires. Les déjections sont accumulées dans les réduits où elles durcissent et deviennent sans doute plus savoureuses.

Voilà, dans leurs grandes lignes, les emménagements de la termitière. Ils sont du reste assez variables, car il n’existe pas, nous aurons plus d’une fois l’occasion de le constater, d’animal moins routinier que notre insecte et qui sache, aussi habilement, aussi souplement que l’homme, se plier aux circonstances.

V

De l’énorme hypogée qui généralement s’enfonce sous terre à proportion qu’il s’élève au-dessus, rayonnent d’innombrables, d’interminables couloirs qui s’étendent au loin, à des distances qu’on n’a pas encore pu mesurer, jusqu’aux arbres, aux broussailles, aux herbes, aux maisons qui fournissent la cellulose. C’est ainsi que certaines parties de l’île de Ceylan et de l’Australie, principalement Thursday Island et l’archipel de Cap York, sur des kilomètres d’étendue, sont minées par les galeries souterraines de ces gnomes et rendues complètement inhabitables.

Au Transvaal et à Natal, le sol, d’un bout à l’autre du pays, est sillonné de termitières ; et Cl. Fuller y a trouvé, sur deux petites surfaces de 635 mètres carrés, quatorze et seize nids appartenant à six espèces différentes. Dans le Haut-Katanga, on rencontre souvent, par hectare, une termitière haute de six mètres.

Au rebours de la fourmi qui circule librement à la surface du sol, les termites, excepté les adultes ailés dont nous parlerons tout à l’heure, ne quittent pas les chaudes et humides ténèbres de leur tombeau. Ils ne cheminent jamais à découvert et naissent, vivent et meurent sans voir la lumière du jour. En un mot, il n’est pas d’insectes plus secrets. Ils sont voués à l’ombre éternelle. Si, pour se ravitailler, il leur faut franchir des obstacles qu’ils ne peuvent percer, les ingénieurs et les pionniers de la cité sont réquisitionnés. Ils construisent de solides galeries formées de débris de bois savamment malaxés et de matière fécale. Ces galeries sont tubulaires quand elles n’ont pas de soutien ; mais leurs techniciens, avec une habileté remarquable, tirent parti des moindres circonstances qui permettent la plus minime économie de travail et de matière première. Ils agrandissent, rectifient, raccordent, polissent les crevasses profitables. Si la galerie court le long d’une paroi, elle deviendra semi-tubulaire ; si elle peut suivre l’angle formé par deux murs, elle sera simplement couverte de ciment, ce qui épargne deux tiers de la besogne. Dans ces couloirs, strictement mesurés à la taille de l’insecte, de distance en distance, sont ménagés des garages analogues à ceux de nos étroites routes de montagne, afin de permettre aux porteurs encombrés de vivres de se croiser sans difficulté. Parfois, comme l’a observé Smeathmann, quand le trafic est intense, ils réservent une voie à l’aller et une autre au retour.

Ne quittons pas cet hypogée sans appeler l’attention sur une des plus étranges, des plus mystérieuses particularités de ce monde qui renferme tant d’étrangetés et de mystères. J’ai déjà fait allusion à l’humidité surprenante et invariable qu’ils parviennent à entretenir dans leurs demeures, malgré l’aridité de l’air et du sol calcinés, malgré les implacables ardeurs des interminables étés tropicaux qui tarissent les sources, dévorent tout ce qui vit sur terre et dessèchent jusqu’aux racines des grands arbres. Le phénomène est tellement anormal, que le Dr David Livingstone, le grand explorateur doublé d’un naturaliste extrêmement consciencieux que Stanley rejoignit en 1871 sur les bords du lac Tanganyika, déconcerté, se demande si, par des procédés qui nous sont encore inconnus, les habitants de la termitière ne réussissent pas à combiner l’oxygène de l’atmosphère avec l’hydrogène de leur alimentation végétale, de manière qu’à mesure qu’elle s’évapore, ils reconstituent l’eau dont ils ont besoin. La question n’est pas encore résolue, mais l’hypothèse est parfaitement vraisemblable. Nous aurons à constater plus d’une fois que les termites sont des chimistes et des biologistes qui pourraient nous donner des leçons.

L’ALIMENTATION

Ils ont notamment résolu une fois pour toutes, plus parfaitement, plus scientifiquement que nul autre animal, hors peut-être certains poissons, le problème capital de toute vie, c’est-à-dire le problème de l’alimentation. Ils ne se nourrissent que de cellulose qui est, après les minéraux, la substance la plus répandue sur notre terre, puisqu’elle forme la partie solide, l’armature de tous les végétaux. Partout où il y a un bois, des racines, des ronces, une herbe quelconque, ils trouvent donc d’inépuisables réserves. Mais, ainsi que la plupart des animaux, ils ne peuvent digérer la cellulose. Comment font-ils pour se l’assimiler ? Ils ont, selon les espèces, tourné la difficulté de deux façons pareillement ingénieuses. Pour les termites champignonnistes dont nous reparlerons, la question est assez simple ; mais pour les autres, elle était demeurée fort obscure et il n’y a pas bien longtemps que L. R. Cleveland, grâce aux puissantes ressources de son laboratoire de l’Université d’Harvard, l’a complètement élucidée. Il a d’abord constaté que de tous les animaux qu’on a étudiés, les termites xylophages possèdent la faune intestinale la plus variée et la plus abondante ; elle représente à peu près la moitié du poids de l’insecte. Quatre formes de protozoaires flagellés bourrent littéralement ses entrailles, ce sont, par ordre de grandeur : le Trichonympha Campanula qui y pullule par millions, le Leidyopsis Sphærica, le Trichomonas et le Streblomastix Strix. On ne les trouve dans aucun autre animal. Afin d’éliminer cette faune, on soumet, durant vingt-quatre heures, le termite à une température de 36°. Il n’en paraît nullement incommodé, mais tous ses parasites abdominaux sont anéantis. Le termite ainsi débarrassé, ou « défauné », comme disent les techniciens, si on le nourrit de cellulose, peut vivre de dix à vingt jours, après quoi il meurt de faim. Mais qu’avant l’échéance fatale, on lui restitue ses protozoaires, il continue de vivre indéfiniment[1].