« Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte, d’une bonne vendange : il est curieux de fruits ; vous n’articulez pas, vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance : c’est pour lui un idiome inconnu ; il s’attache aux seuls pruniers ; il ne vous répond pas. Ne l’entretenez pas même de vos pruniers, il n’a de l’amour que pour une certaine espèce ; toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l’arbre, cueille artistement cette prune exquise ; il l’ouvre, vous en donne une moitié et prend l’autre : Quelle chair ! dit-il ; goûtez-vous cela ? cela est-il divin ? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs ; et là-dessus ses narines s’enflent ; il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. O l’homme divin en effet ! homme qu’on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! que je voie sa taille et son visage pendant qu’il vit ; que j’observe les traits et la contenance d’un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune ! »
Eh bien ! La Bruyère a tort. Ce tort, on le lui pardonne volontiers en faveur de l’agréable fenêtre, que seul, entre tous les auteurs de son temps, il ouvre ainsi sur les jardins inattendus du XVIIe siècle. Il n’en reste pas moins, que c’est à son fleuriste un peu borné, à son horticulteur un peu maniaque que nous devons nos parterres adorables, nos légumes plus variés, plus abondants, plus savoureux, et nos fruits de plus en plus délicieux. Regardez, par exemple, autour des chrysanthèmes, les merveilles qui mûrissent aujourd’hui dans les moindres jardins, parmi les longs rameaux sagement asservis des espaliers patients et généreux. Il y a moins d’un siècle, elles étaient inconnues et nous les devons aux efforts minimes et innombrables d’une légion de petits chercheurs plus ou moins étriqués, plus ou moins ridicules. C’est de cette façon que l’humanité acquiert presque toutes ses richesses. Il n’est rien qui soit puéril dans la nature, et si l’on se passionne pour une feuille, un brin d’herbe, une aile de papillon, un nid, un coquillage, on enroule sa passion autour d’une petite chose qui renferme toujours une grande vérité. Arriver à modifier l’aspect d’une fleur, en soi c’est insignifiant, si l’on veut ; mais pour peu qu’on y réfléchisse, cela devient énorme. N’est-ce pas enfreindre ou dévier des lois profondes, essentielles peut-être, en tout cas séculaires ? N’est-ce pas dépasser des bornes trop facilement acceptées, n’est-ce pas mêler directement notre éphémère volonté à celles des forces éternelles ? N’est-ce pas donner l’idée d’une puissance singulière, presque surnaturelle ? Et, quoiqu’il soit prudent de se garder de rêves trop ambitieux, cela ne permet-il point d’espérer qu’on apprendra peut-être à éluder où à transgresser d’autres lois non moins séculaires, plus proches de notre propre vie et bien autrement importantes ? Car enfin, tout se tient, tout se donne la main, tout obéit à d’identiques principes invisibles, tout a les mêmes exigences, tout participe à la même âme, à la même substance dans l’effrayante et admirable énigme ; et la plus modeste victoire remportée au sujet d’une fleur peut nous ouvrir un jour des secrets infinis…
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C’est pourquoi j’aime le chrysanthème, et c’est pourquoi je suis son évolution avec une curiosité fraternelle. Il est, parmi les plantes domestiques, la plante la plus soumise, la plus docile, la plus malléable et la plus attentive que nous ayons, de longtemps, rencontrée. Il porte des fleurs tout imprégnées de de la pensée et de la volonté de l’homme, — déjà pour ainsi dire humaines : et si le monde des végétaux doit nous révéler quelque jour l’un des mots que nous attendons, c’est peut-être par cette fleur des tombes que nous apprendrons le premier secret de l’existence, tout comme, dans un autre règne, c’est probablement par le chien, gardien presque pensif de nos demeures, que nous découvrirons le mystère de la vie animale…
FLEURS DÉMODÉES
Ce matin, en visitant mes fleurs entourées de la barrière blanche qui les défend contre les bonnes vaches qui paissent dans l’herbage, je revois en pensée tout ce qui s’épanouit dans les bois, dans les plaines, les jardins, les orangeries et les serres ; et je songe à ce que nous devons au monde merveilleux que visitent les abeilles.
Savons-nous ce que serait une humanité qui ne connaîtrait pas la fleur ? Si celle-ci n’existait pas, si elle avait toujours été cachée à nos regards, comme le sont probablement mille spectacles non moins féeriques qui nous environnent mais que nos yeux n’atteignent point, notre caractère, notre morale, notre aptitude à la beauté, au bonheur, seraient-ils bien les mêmes ? Nous aurions, il est vrai, dans la nature, d’autres magnifiques témoignages de luxe, de surabondance et de grâce ; d’autres jeux éblouissants des forces infinies : le soleil, les étoiles, les clairs de lune, l’azur et l’océan, les aurores et les crépuscules, la montagne et la plaine, la forêt et les fleuves, la lumière et les arbres ; et enfin, plus près de nous, les oiseaux, les pierres précieuses et la femme. Ce sont là les ornements de notre planète. Mais, excepté les trois derniers qui appartiennent pour ainsi dire au même sourire de la nature, que l’éducation de notre œil serait grave, austère, presque triste, sans l’adoucissement qu’y apportent les fleurs ! Supposez un instant que notre globe les ignore : une grande région, la plus enchantée de notre psychologie heureuse, serait détruite, ou plutôt ne serait pas découverte. Toute une sensibilité délicieuse dormirait à jamais au fond de notre cœur, plus dur et plus désert, et dans notre imagination privée d’images adorables. L’univers infini des couleurs et des nuances ne nous eût été incomplètement révélé que par quelques déchirures du ciel. Les harmonies miraculeuses de la lumière qui se délasse, qui invente sans cesse de nouvelles allégresses et semble jouir d’elle-même, nous seraient inconnues, car les fleurs ont d’abord décomposé le prisme et formé la partie la plus subtile de nos regards. Et le jardin magique des parfums, qui nous l’eût entr’ouvert ? Quelques herbes, quelques résines, quelques fruits, le souffle de l’aube, l’odeur de la nuit et de la mer, nous auraient annoncé que par delà les yeux et les oreilles existait un paradis fermé où l’air que l’on respire se change en voluptés qu’on n’aurait pu nommer. Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine ! Une des cimes bénies de notre âme serait presque muette si les fleurs, depuis des siècles, n’avaient alimenté de leur beauté la langue que nous parlons et les pensées qui tentent de fixer les heures les plus précieuses de la vie. Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l’amour sont imprégnés de leur haleine, nourris de leur sourire. Quand nous aimons, les souvenirs de toutes les fleurs que nous avons vues et respirées, accourent peupler de leurs délices reconnues la conscience d’un sentiment dont le bonheur, sans elles, n’aurait pas plus de forme que l’horizon de la mer ou du ciel. Elles ont accumulé en nous, depuis notre enfance, et dès avant celle-ci, dans l’âme de nos pères, un immense trésor, le plus proche de nos joies, où nous allons puiser, chaque fois que nous voulons nous rendre plus sensibles les minutes clémentes de la vie. Elles ont créé et répandu dans notre monde sentimental l’atmosphère odorante où se complaît l’amour.
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C’est pourquoi j’aime surtout les plus simples, les plus vulgaires, les plus anciennes et les plus démodées ; celles qui ont derrière elles un long passé humain, une longue suite de bonnes actions consolantes, celles qui nous accompagnent depuis des centaines d’années et qui font partie de nous-mêmes, puisqu’elles mirent quelque chose de leur grâce et de leur joie de vivre dans l’âme de nos aïeux.
Mais où se cachent-elles ? Elles deviennent plus rares que celles qu’on appelle aujourd’hui les fleurs rares. Leur existence est secrète et précaire. Il semble que l’on soit sur le point de les perdre, et peut-être en est-il qui viennent de disparaître, enfin découragées, dont les graines sont mortes sous les ruines, qui ne connaîtront plus la rosée des jardins et qu’on ne retrouvera que dans de très vieux livres, parmi les gazons clairs des miniatures bleues ou le long des parterres jaunis des primitifs.