Elles sont chassées des plates-bandes et des corbeilles orgueilleuses par d’arrogantes inconnues arrivées du Pérou, du Cap, de la Chine, du Japon. Elles ont notamment deux impitoyables ennemis. C’est d’abord, l’encombrant et prolifique Bégonia tubéreux qui pullule dans les parterres comme un peuple de coqs intransigeants, aux crêtes innombrables. Il est joli, mais abusif et un peu artificiel ; et quels que soient le silence et le recueillement de l’heure, sous le soleil et sous la lune, dans l’ivresse du jour et la paix solennelle de la nuit, il sonne du clairon et célèbre une victoire monotone, criarde et sans parfums. Ensuite, c’est le Géranium double, un peu moins indiscret, infatigable aussi, extraordinairement courageux, et qui paraîtrait désirable s’il était moins prodigué. A eux deux, aidés de quelques étrangères plus sournoises et des plantes aux feuillages colorés qui forment ces mosaïques boursouflées qui avilissent à présent les belles lignes de la plupart de nos pelouses, ils ont peu à peu dépossédé leurs sœurs autochtones des lieux qu’elles avaient si longtemps égayés de leurs sourires familiers. Elles n’ont plus le droit d’accueillir l’hôte avec de naïfs petits cris de bienvenue, dès la grille dorée du château. Il leur est interdit de bavarder près du perron, de gazouiller dans les vases de marbre, de chantonner au bord des pièces d’eau, de patoiser le long des plates-bandes. On en a relégué quelques-unes au fond du potager, dans le coin négligé, et d’ailleurs délicieux, des plantes médicinales ou simplement aromatiques : la Sauge, l’Estragon, le Fenouil et le Thym, vieilles servantes elles aussi congédiées et qu’on ne nourrit plus que par une sorte de pitié ou de tradition machinale. D’autres se sont réfugiées du côté des remises et des écuries, près de la porte basse de la cuisine ou de la cave, s’y tassant humblement comme des mendiantes importunes, cachant leurs robes claires parmi les mauvaises herbes, retenant de leur mieux leurs parfums intimidés, afin de ne pas éveiller l’attention.
Mais là même, le Pélargonium rouge d’indignation et le Bégonia cramoisi de colère sont venus surprendre et bousculer la petite troupe inoffensive. Elles ont fui vers les fermes, les cimetières, dans les jardinets des curés, des vieilles filles, des couvents de province ; et maintenant, ce n’est plus guère que dans l’oubli des plus anciens villages, autour de branlantes demeures, loin des chemins de fer et des serres impérieuses de l’horticulteur, qu’on les retrouve encore avec leur sourire naturel ; non plus l’air pourchassé, haletant et traqué, mais tranquilles, arrivées, reposées, abondantes, insouciantes, chez elles. Et de même qu’autrefois, au temps des diligences, du haut du mur de pierre qui entoure la maison, à travers les barreaux de la barrière blanche ou du seuil des fenêtres qu’anime un oiseau prisonnier, sur la route immobile où personne ne passe, si ce n’est les puissances éternelles de la vie, elles regardent venir le printemps et l’automne, la pluie et le soleil, les papillons et les abeilles, le silence et la nuit suivie du clair de lune.
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Vieilles fleurs courageuses ! Giroflées, Ravenelles, Violiers, Boutons d’or ! Car, de même que les fleurs des champs, dont un rien les sépare, un rayon de beauté, une goutte de parfum, elles ont des noms charmants, les plus doux de la langue ; et chacune d’elles, comme des ex-voto minutieux et naïfs, ou comme des médailles décernées par la gratitude des hommes, en porte familièrement trois ou quatre. Giroflées qui chantez parmi les murs en ruine et couvrez de lumière les pierres qui s’attristent, Primevères des jardins, Primeroles ou Coucous, Jacinthes d’Orient, Crocus et Cinéraires, Couronnes impériales, Violettes odorantes, Muguets, Myosotis, Petites-Marguerites et Petites-Pervenches, Narcisses-des-Poètes, Jeannettes, Claudinettes, Oreilles d’ours, Alysse, Gazon turc, Anémones ; c’est par vous que les mois qui précèdent les feuilles : Février, Mars, Avril, traduisent en sourires compréhensibles aux hommes les premières nouvelles et les premiers baisers mystérieux du soleil. Vous êtes frêles, frileuses et pourtant effrontées comme une idée heureuse. Vous rajeunissez l’herbe, fraîches comme l’eau qui coule dans les coupes d’azur que l’aube vient répandre sur les bourgeons avides, éphémères comme les songes d’un enfant qui s’éveille ; presque sauvages encore et presque spontanées, déjà marquées pourtant de l’éclat trop précoce, du nimbe trop ardent, de la grâce trop pensive qui accable les fleurs qui se donnent à l’homme.
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Mais voici innombrables, désordonnées, multicolores, tumultueuses, ivres d’aurores et de midis, les rondes lumineuses des filles de l’été ! Jeunes vierges aux voiles blancs et vieilles demoiselles en rubans violets, écolières en vacances, premières communiantes, religieuses pâlies, gamines dépeignées, commères et bigotes. Voici le Souci d’or qui crible de clartés le vert des plates-bandes. Voici la Camomille, comme un bouquet de neige, à côté de ses infatigables frères les Chrysanthèmes-des-jardins qu’il ne faut pas confondre avec les Chrysanthèmes japonais de l’automne. L’Hélianthe annuel, Tournesol, Grand-Soleil, dominant comme un prêtre qui lève l’ostensoir, le menu peuple en prière, s’efforce de ressembler à l’astre qu’il adore. Le Pavot s’évertue à remplir de lumière sa tasse déchirée par le vent du matin. Le rude Pied-d’Alouette, en blouse de paysan, qui se croit plus beau que le ciel, méprise les Belles-de-Jour qui lui reprochent avec aigreur d’avoir mis trop de bleu dans l’azur de ses fleurs. La Julienne-de-Mahon, en robe de jaconas, comme les petites bonnes de Dordrecht ou de Leyde, naïvement espiègle, a l’air de laver d’innocence les bordures des corbeilles. Le Réséda se cache dans son laboratoire et distille en silence des parfums qui nous donnent l’avant-goût de l’air que l’on respire au seuil des paradis. Les Pivoines, qui ont bu avec indiscrétion à même le soleil, éclatent d’enthousiasme et se penchent au-devant de l’apoplexie qui s’avance. Le Lin-à-fleurs-rouges trace un sillon sanglant qui garde les allées ; et le Portulaca ou Chevalier-d’onze-heures, cousin enrichi du pourpier, rampant comme une mousse, s’applique à recouvrir de taffetas zinzolin, jaune soufre ou rose chair, la terre demeurée nue au pied des hautes tiges. Le Dahlia joufflu, un peu rond, un peu bête, taille dans le savon, le saindoux ou la cire, ses pompons réguliers qui seront l’ornement de la fête du village. Le vieux Phlox paternel, debout dans les massifs, prodigue les gros rires de ses bonnes couleurs sans façon. Les Mauves-fleuries ou Lavatères, en demoiselles sages, sentent au moindre souffle le plus tendre incarnat des pudeurs fugitives monter à leurs corolles. La Capucine fait de l’aquarelle ou crie comme un ara qui grimpe aux barreaux de sa cage ; et la Rose-Trémière, Althéa Roséa, Passe-rose, Rose-à-bâton, Alcée ou Bâton-de-Jacob, montée sur ses six noms, défripe ses cocardes d’une chair plus soyeuse que les seins d’une vierge. La Balsamine presque transparente et la Gueule-de-loup, plus gauches, plus timides, serrent craintivement leurs fleurs contre leurs tiges.
Puis, dans le coin discret des anciennes familles, se pressent la Véronique-à-longues-feuilles, la Potentille rouge, les Roses-d’Inde, l’antique Croix-de-Malte, l’Herbe-à-la-veuve ou Scabieuse pourpre, la Digitale qui s’élance comme une fusée triste, l’Ancolie d’Europe, qu’on appelle encore Aiglantine, Clochette ou Colombine ; la Coquelourde-rose-du-ciel qui sur un long col grêle tend une petite face ingénue et toute ronde pour admirer le firmament, la Lunaire cachottière qui fabrique en secret la Monnaie du pape, ces pâles écus plats avec lesquels, sans doute, les elfes et les fées font au clair de la lune commerce de prestiges ; enfin l’Œil-de-Faisan, la Valériane rouge ou Barbe de Jupiter, l’Œillet-de-Poète et le vieil Œillet-des-fleuristes que cultivait déjà dans son exil le Grand-Condé.
A côté, au-dessus, tout autour, sur les murs, dans les haies, parmi les treilles, le long des branches, comme un peuple de singes et d’oiseaux en liesse, les plantes grimpantes se divertissent, font de la gymnastique, jouent à se balancer, à perdre l’équilibre et à le rattraper, à tomber, à voler, à regarder le vide, à dépasser les cimes, à embrasser le ciel. C’est le Haricot d’Espagne et le Pois-de-senteur, tout fiers de n’être plus mis au rang des légumes, c’est le Volubilis pudique, le Chèvrefeuille dont l’odeur représente l’âme de la rosée, la Clématite, la Glycine ; tandis qu’aux fenêtres, entre les rideaux blancs, le long de fils tendus, la Campanule nommée Pyramidale, opère de tels miracles, lance des gerbes et tresse des guirlandes formées de mille fleurs unanimes si prodigieusement immaculées et translucides, que ceux qui l’aperçoivent pour la première fois, n’en croyant pas leurs yeux, veulent toucher du doigt la bleuâtre merveille, fraîche comme un jet d’eau, pure comme une source, irréelle comme un songe.
Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du potager, des fossés, des taillis, des mares et des landes, parmi les étrangères venues on ne sait d’où, calice invariable aux six pétales d’argent dont la noblesse remonte à celle des dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui, une zone de chasteté, de silence, de lumière.
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