Je les ai vues, celles que j’ai nommées, tant d’autres oubliées, toutes réunies ainsi au jardin d’un vieux sage, le même qui m’apprit à aimer les abeilles. Elles s’offraient aux regards en plates-bandes, en corbeilles, en bordures symétriques, ellipses, parallélogrammes, quinconces et losanges, entourés de buis, de briques rouges, de carreaux de faïence, comme des matières précieuses contenues dans des réservoirs réguliers pareils à ceux qu’on trouve aux gravures jaunies qui illustrent les œuvres du vieux poète hollandais Jacob Cats ; ou du bon abbé Sanderus qui décrivit et dessina, vers le milieu du XVIIe siècle, en sa Flandria Illustrata, tous les châteaux de Flandre, et eut soin, en témoignage de gratitude, de surmonter d’un magnifique panache de fumée, les cheminées des gros manoirs où l’hospitalité lui parut plantureuse et la chère excellente. Et donc, les fleurs s’alignaient, les unes selon les espèces, d’autres selon les formes et les nuances, d’autres enfin mêlaient d’après les hasards toujours heureux du vent et du soleil, les couleurs les plus hostiles et les plus meurtrières, afin d’attester que la nature ignore les dissonances et que tout ce qui vit crée sa propre harmonie.
De ses douze fenêtres arrondies, aux vitres éclatantes, aux rideaux de mousseline, aux larges volets verts, la longue maison peinte à l’huile, rose et luisante comme un coquillage, les regardait s’éveiller dès l’aube et secouer les diamants rapides de la rosée ; puis se fermer le soir sous les ténèbres bleues qui tombent des étoiles. On sentait qu’elle jouissait avec intelligence de la douce féerie quotidienne, solidement assise entre deux fossés clairs qui se perdaient au loin dans l’immense pâturage peuplé de vaches immobiles, cependant qu’au bord de la route, un superbe moulin, penché comme un prédicateur, de ses ailes paternelles faisait aux passants du village des signes familiers.
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Est-il sur notre terre un ornement plus doux des heures de loisir, que la culture des fleurs ? Il était beau de voir ainsi rassemblée, pour le plaisir des yeux, autour de la demeure de mon paisible ami, la magnifique foule qui élabore la lumière pour en tirer des couleurs merveilleuses, du miel et des parfums. Il y trouvait traduits en joies visibles et fixées aux portes de sa maison, les délices éparses, fugitives et presque insaisissables de l’été, la volupté de l’air, la clémence des nuits, l’émotion des rayons, l’allégresse des heures, les confidences de l’aurore, le murmure et les intentions de l’espace azuré. Il ne jouissait pas seulement de leur éclatante présence, il espérait encore, probablement à tort, tant ce mystère est confus et profond, il espérait encore, à force de les interroger, surprendre, grâce à elles, je ne sais quelle loi ou quelle idée secrète de la nature, je ne sais quelle pensée intime de l’univers qui se trahit peut-être en ces moments ardents où il s’efforce de plaire à d’autres êtres, de séduire d’autres vies et de créer de la beauté…
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Vieilles fleurs, ai-je dit. Je me trompais. Quand on étudie leur histoire et qu’on recherche leur généalogie, on apprend avec surprise que la plupart, jusqu’aux plus simples et aux plus répandues, sont des êtres nouveaux, des affranchies, des exilées, des parvenues, des visiteuses, des étrangères. N’importe quel traité de botanique dévoilera leurs origines. La Tulipe, par exemple, (rappelez-vous la Solitaire, l’Orientale, l’Agathe et le Drap d’or de La Bruyère) nous est venue de Constantinople au XVIe siècle. La Renoncule, la Lunaire, la Croix-de-Malte, la Balsamine, le Fuschia, la Rose d’Inde ou Tagètes Erecta, la Coquelourde-des-jardins ou Œillet de Dieu, l’Aconit bicolore, l’Amarante-queue-de-Renard, la Rose Trémière, la Campanule Pyramidale arrivent vers la même époque des Indes, du Mexique, de la Perse, de la Syrie, de l’Italie. La Pensée paraît en 1613, la Corbeille d’or en 1710, le Lin rouge en 1819, la Scabieuse pourpre en 1629, le Saxifrage sarmenteux en 1771, la Véronique-à-longues feuilles en 1731, le Phlox vivace est un peu plus ancien. L’Œillet de Chine fait son entrée dans nos jardins vers l’an 1713. L’Œillet vivace est d’aujourd’hui. Le Pourpier fleuri ne se montre qu’en 1828 et la Sauge écarlate en 1822. L’Eupatoire bleue ou Célestine, si abondante, si populaire, ne compte pas deux siècles. L’Immortelle-à-bractées moins encore. Le Zinnia est tout juste centenaire. Le Haricot d’Espagne, originaire de l’Amérique du Sud et le Pois-de-Senteur émigrant de Sicile ont un peu plus de deux cents ans. L’Anthémis ou Marguerite en arbre, qu’on trouve dans les villages les plus ignorés, n’est cultivée que depuis l’année 1699. La jolie Lobélie bleue de nos bordures, c’est le Cap qui nous la donne vers l’époque de la Révolution. L’Aster de Chine ou Reine-Marguerite porte la date de 1731. Le Phlox annuel ou Phlox de Drummond, si vulgaire, nous est offert par le Texas en 1835. La Lavatère à grandes fleurs, qui a l’air si profondément indigène, si naïvement campagnard, ne s’ouvre en nos jardins du Nord que depuis deux cent cinquante ans, et le Pétunia depuis une vingtaine de lustres. Le Réséda, l’Héliotrope, qui le croirait ? ne sont pas bi-centenaire, le Dahlia naît en 1802 et les Glaïeuls (Gladiolus Gandavensis), les Gloxinies sont d’hier.
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Quelles fleurs fleurissaient donc aux jardins de nos pères ? Bien peu, sans doute, de très petites et de très humbles, qu’on distinguait à peine de celles des chemins, des prés et des clairières. Avez-vous remarqué la pauvreté et la monotonie, très habilement déguisées, de l’ornementation florale des plus belles miniatures dans nos vieux manuscrits ? De même, les tableaux de nos musées, jusqu’à la fin de la Renaissance, n’ont pour égayer les plus riches palais, les plus merveilleux paradis, que cinq ou six types de fleurs, qu’ils répètent sans cesse. Avant le XVIe siècle, les jardins sont presque déserts ; et plus tard, Versailles même, le splendide Versailles, n’aurait pu nous montrer ce que montre aujourd’hui le plus pauvre village. Seules, la Violette, la Pâquerette, le Muguet, le Souci, le Pavot, frère du Coquelicot, quelques Crocus, quelques Iris, quelques Colchiques, la Digitale, la Valériane, la Giroflée, la Mauve, le Pied-d’alouette, le Bluet, l’Œillet sauvage, le Myosotis, la Rose presque encore Églantine, et le grand Lys d’argent, ornements spontanés de nos bois et de nos champs à l’imagination intimidée par la neige et le vent du nord, venaient sourire à nos ancêtres. Ceux-ci, du reste, ignoraient leur dénuement. L’homme n’avait pas encore appris à regarder autour de soi, à jouir de la vie naturelle. Puis, vinrent la Renaissance, les grands voyages, la découverte et l’envahissement du soleil. Toutes les fleurs du monde, efforts heureux, beautés intimes et profondes, pensées et volontés joyeuses de la planète, montèrent jusqu’à nous, portées sur les rayons d’une lumière qu’on attendait du firmament et qui sortait de notre propre terre. L’homme se hasarde hors du cloître, de la crypte, de la ville de briques et de pierre, du morne château-fort où il avait dormi. Il descend au jardin qui se peuple d’abeilles, de pourpre et de parfums ; il ouvre les yeux, s’étonne comme un enfant échappé aux rêves de la nuit ; et la forêt, la plaine, la mer et les montagnes, et enfin les oiseaux et les fleurs qui parlent au nom de tous une langue plus humaine et qu’il comprend déjà, accueillent son réveil.
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Maintenant, il n’est peut-être plus de fleurs inconnues. Nous avons à peu près retrouvé toutes les formes que la nature prête au grand songe d’amour, au désir de beauté qui s’agite en son sein. Nous vivons, pour ainsi dire, au milieu de ses plus tendres confidences, de ses plus touchantes inventions. Nous prenons une part inespérée aux fêtes les plus mystérieuses de l’invisible force qui nous anime aussi. Sans doute, c’est en apparence peu de chose que quelques fleurs de plus dans nos corbeilles. Elles ne sèment que quelques sourires impuissants le long des routes qui conduisent à la mort. Il n’en est pas moins vrai que ce sont des sourires nouveaux que ne connurent point ceux qui nous précédèrent ; et généreusement, ce bonheur récemment découvert se répand en tous lieux, jusqu’aux portes des plus misérables demeures. Les bonnes, les simples fleurs sont aussi heureuses et aussi éclatantes dans l’étroit jardinet du pauvre qu’aux pelouses opulentes du château et entourent la cabane de la beauté suprême de la terre ; car la terre jusqu’ici n’a rien produit de plus beau que la fleur. Elles achèvent de conquérir le globe. Elles promettent déjà, en prévision des jours où les hommes auront enfin des loisirs égaux et prolongés, l’égalité des saines jouissances. Oui certes, c’est peu de chose ; et tout est peu de chose, si l’on considère isolément chacune de nos petites victoires. C’est peu de chose aussi, en apparence, que quelques pensées de plus dans notre tête, qu’un sentiment nouveau dans notre cœur ; et pourtant, c’est cela qui nous mène lentement où nous espérons d’arriver.