Après tout, nous tenons là un fait bien réel : à savoir que nous vivons dans un monde où les fleurs sont plus belles et plus nombreuses qu’autrefois ; et peut-être avons-nous le droit d’ajouter que les pensées des hommes y sont plus justes et plus avides de vérité. La moindre joie conquise et la moindre douleur abolie doivent être marquées au livre de l’humanité. Il convient de ne négliger aucune des preuves qui confirment que nous nous emparons des puissances anonymes, que nous commençons à manier quelques-unes des lois qui gouvernent les êtres, que nous nous acclimatons sur notre planète, que nous ornons notre séjour et que nous augmentons peu à peu la surface du bonheur et de la beauté de la vie.

DE LA SINCÉRITÉ

Il n’y a, en amour, de bonheur durable et complet que dans l’atmosphère translucide de la sincérité parfaite. Jusqu’à cette sincérité, l’amour n’est qu’une épreuve. On vit dans l’attente, et les baisers et les paroles ne sont que provisoires. Mais cette sincérité n’est praticable qu’entre consciences hautes et exercées. Encore ne suffit-il pas que les consciences soient telles ; il faut, en outre, pour que la sincérité devienne naturelle et nécessaire, que ces consciences soient presque égales, de même étendue, de même qualité, et que l’amour qui les unit soit profond. Aussi la vie de la plupart des hommes s’écoule-t-elle sans qu’ils rencontrent l’âme avec qui ils auraient pu être sincères.

Mais il est impossible d’être sincère avec autrui avant qu’on ait appris à l’être envers soi-même. Cette sincérité n’est que la conscience et l’analyse devenue presque instinctive, des mobiles de tous les mouvements de la vie. C’est l’expression de cette conscience que l’on peut mettre ensuite sous les yeux de l’être auprès duquel on cherche le bonheur de la sincérité.

Ainsi entendue, la sincérité n’a pas pour but la perfection morale. Elle mène ailleurs, plus haut si l’on veut ; en tout cas, dans des régions plus humaines et plus fécondes. La perfection d’un caractère, telle qu’on la comprend d’habitude, n’est trop souvent qu’une abstention stérile, une sorte d’ataraxie, une diminution de la vie instinctive, qui est en somme la source unique de toutes les autres vies que nous parvenons à organiser en nous. Cette perfection tend à supprimer les désirs trop ardents, l’ambition, l’orgueil, la vanité, l’égoïsme, l’appétit des jouissances, en un mot, toutes les passions humaines, c’est-à-dire tout ce qui constitue notre force vitale primitive, le fond même de notre énergie d’existence que rien ne peut remplacer. Si nous étouffons en nous toutes les manifestations de la vie, pour n’y substituer que la contemplation de leurs défaites, bientôt nous n’aurons plus rien à contempler.

Il n’importe donc pas de n’avoir plus de passions, de vices ou de défauts ; cela est impossible tant qu’on est homme au milieu des hommes, puisqu’on a le tort d’appeler passion, vice ou défaut ce qui fait le fond même de la nature humaine. Il importe de connaître dans leurs détails et leurs secrets ceux qu’on possède ; et de les voir agir d’assez haut pour qu’on puisse les regarder sans crainte qu’ils ne nous renversent ou échappent à notre contrôle pour aller nuire inconsidérément à nous-mêmes ou à ceux qui nous entourent.

Dès que, de cette hauteur, on voit agir ses instincts, même les plus bas et les plus égoïstes, pour peu qu’on ne soit pas volontairement méchant, — et il est difficile de l’être quand l’intelligence a acquis la lucidité et la force que suppose cette faculté d’observation, — dès qu’on les voit agir ainsi, ils deviennent inoffensifs comme des enfants sous l’œil de leurs parents. On peut les perdre de vue, oublier quelque temps de les surveiller, ils ne commettront que des méfaits insignifiants ; car l’obligation où ils seront de réparer le mal qu’ils auront fait, les rend naturellement circonspects et leur fait perdre tôt l’habitude de nuire.

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Quand on aura atteint une sincérité suffisante envers soi, il ne s’ensuit pas que l’on doive la livrer au premier venu. L’homme le plus franc et le plus loyal a le droit de cacher aux autres la plus grande partie de ce qu’il pense et de ce qu’il éprouve. S’il est incertain que la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-la. Elle apparaîtrait dans les autres toute différente de ce qu’elle est en vous ; et prenant en eux l’aspect d’un mensonge, elle y ferait le même mal qu’un mensonge véritable. Quoiqu’en puissent dire les moralistes absolus, dès qu’on n’est plus entre consciences égales, toute vérité, pour produire l’effet de la vérité, demande une mise au point. Jésus Christ lui-même était obligé de mettre au point la plupart de celles qu’il révélait à ses disciples ; et s’il s’était adressé à Platon ou à Sénèque au lieu de parler à des pêcheurs de Galilée, il leur aurait probablement dit des choses assez différentes de celles qu’il a dites.

Le règne de la sincérité ne commence que lorsque cette mise au point n’est plus nécessaire. On entre alors dans la région privilégiée de la confiance et de l’amour. C’est une plage délicieuse où l’on se retrouve nus, où l’on se baigne ensemble aux rayons d’un soleil bienfaisant. Jusqu’à cette heure, on avait vécu sur ses gardes comme un coupable. On ne savait pas encore que tout homme a le droit d’être tel qu’il est ; qu’il n’y a dans son esprit et dans son cœur, pas plus que dans son corps, nulle partie honteuse. On apprend bientôt, avec le soulagement d’un criminel déclaré innocent, que ces parties que l’on croyait devoir cacher sont justement les plus profondes de la force vitale. On n’est plus seul dans le mystère de sa conscience ; et les plus misérables secrets qu’on y découvre, loin d’attrister comme naguère, font aimer davantage la douce et ferme lumière que deux mains unies y promènent.