Tout le mal, toutes les petitesses, toutes les défaillances qu’on se dévoile ainsi, changent de nature dès qu’ils sont dévoilés : « et la plus grande faute, comme le disait l’héroïne d’un drame, quand elle est avouée dans un baiser loyal, devient une vérité plus belle que l’innocence. » — Plus belle ? — Je ne sais ; mais plus jeune, plus vivante, plus visible, plus active et plus affectueuse.
Dans cet état, l’idée ne nous vient plus de cacher une arrière-pensée, un arrière-sentiment vulgaire ou méprisable. Ils ne peuvent plus nous faire rougir, puisqu’en les avouant nous les désavouons, nous les séparons de nous-mêmes, nous prouvons qu’ils ne nous appartiennent plus, qu’ils ne participent plus de notre vie, qu’ils ne naissent plus de la partie active, volontaire et personnelle de notre force ; mais de l’être primitif, informe et asservi qui nous donne un spectacle amusant comme tous les spectacles où l’on surprend le jeu des puissances instinctives de la nature. Un mouvement de haine, d’égoïsme, de vanité niaise, d’envie ou de déloyauté, examiné à la lumière de la sincérité parfaite, n’est plus qu’une fleur intéressante et singulière. Cette sincérité, comme le feu, purifie tout ce qu’elle embrasse. Elle stérilise les ferments dangereux ; et de la pire injustice, elle fait un objet de curiosité, inoffensif comme un poison mortel dans la vitrine d’un musée. Supposez Shylock capable de connaître et de confesser son avarice ; il ne serait plus avare, ou son avarice changerait de forme et cesserait d’être odieuse et nuisible.
Du reste, il n’est pas indispensable qu’on se corrige des fautes avouées ; car il y a des fautes nécessaires à notre existence et à notre caractère. Beaucoup de nos défauts sont les racines mêmes de nos qualités. Mais la connaissance et l’aveu de ces fautes et de ces défauts précipite chimiquement le venin qui n’est plus au fond du cœur qu’un sel inerte dont on peut étudier à loisir les cristaux innocents.
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La vertu purificatrice de l’aveu dépend de la qualité de l’âme qui le fait et de celle de l’âme qui l’accueille. L’équilibre établi, tous les aveux élèvent le niveau du bonheur et de l’amour. Dès qu’ils sont confessés, les mensonges anciens ou récents, les défaillances les plus graves se changent en ornements inattendus, et, comme de belles statues dans un parc, deviennent les témoins souriants et les preuves paisibles de la clarté du jour.
Nous désirons tous d’arriver à cette sincérité bienheureuse ; mais nous craignons longtemps que ceux qui nous aiment ne nous aiment moins si nous leur révélons ce que nous osons à peine nous révéler à nous-même. Il nous semble que certains aveux défigureront à jamais l’image qu’ils se faisaient de nous. S’il était vrai qu’ils la défigurassent, ce serait la preuve que nous ne sommes pas aimés sur le plan où nous aimons. Si celui qui reçoit l’aveu ne peut s’élever jusqu’à nous aimer davantage pour cet aveu, il y a malentendu dans notre amour. Ce n’est pas celui qui fait l’aveu qui doit rougir ; mais celui qui ne comprend pas encore que par le fait même que nous avons confessé un tort nous l’avons surmonté. Ce n’est plus nous, c’est un étranger qui se trouve à la place où nous avons commis la faute. Celle-ci, nous l’avons éliminée de notre substance. Elle n’entache plus que celui qui hésite à admettre qu’elle ne nous entache plus. Elle n’a plus rien de commun avec notre vie réelle. Nous n’en sommes plus que le témoin accidentel et non plus responsable qu’une bonne terre n’est responsable d’une mauvaise herbe ou un miroir du vilain reflet qui l’effleure.
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Ne craignons pas davantage que cette sincérité absolue, cette double vie transparente de deux êtres qui s’aiment, détruise l’arrière-plan d’ombre et de mystère qui se trouve au fond de toute affection durable, ni qu’elle tarisse le grand lac inconnu qui, au sommet de tout amour, alimente le désir de se connaître, désir qui n’est lui-même que la forme la plus passionnée du désir de s’aimer davantage. Non ; cet arrière-plan n’est qu’une sorte de toile mobile et provisoire qui suffit à donner aux amours ordinaires l’illusion de l’espace infini. Enlevez-la, et derrière elle apparaît enfin l’horizon réel avec le ciel et la mer véritables. Quant au grand lac inconnu, on s’aperçoit bientôt qu’on n’en avait tiré jusqu’à ce jour que quelques gouttes d’eau trouble. Il n’ouvre sur l’amour ses sources salutaires qu’au moment de la sincérité ; car la vérité de deux êtres est incomparablement plus féconde, plus profonde et plus inépuisable que leurs apparences, leurs réticences et leurs mensonges.
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Enfin, ne craignons pas d’épuiser notre sincérité et ne nous imaginons point qu’il nous soit possible d’atteindre ses dernières limites. Lorsque nous la croyons et la voulons absolue, elle n’est jamais que relative ; car elle ne peut se manifester que dans les bornes de notre conscience, et ces bornes se déplacent chaque jour. En sorte que l’acte ou la pensée présentée sous les couleurs que nous lui voyons au moment de l’aveu, peut avoir une portée tout autre que celle que nous lui attribuons aujourd’hui. De même que l’acte, la pensée ou le sentiment que nous n’avouons pas parce que nous ne l’apercevons pas encore, peut devenir demain, l’objet d’un aveu plus urgent et plus grave que tous ceux que nous avions faits jusqu’à ce jour.