« S’il importe beaucoup à l’amitié et à l’amour, il importe assez peu à notre sympathie instinctive que quelqu’un soit bon ou mauvais, fasse le bien ou le mal, pourvu que nous agrée la force secrète qui l’anime. Cette force secrète se dévoile fréquemment dès la première rencontre ; parfois aussi nous n’apprenons à la connaître qu’après une longue habitude. Elle n’a presque rien de commun avec les actes extérieurs ni même avec les pensées de la personne réelle qui ne semble pas son représentant exact, mais son interprète de hasard, au moyen duquel elle se manifeste comme elle peut. Ainsi, nous avons tous, parmi ceux que le va-et-vient des jours mêle à notre existence, des amis ou des compagnons que nous n’estimons guère, qui nous ont plus d’une fois desservis et en qui nous savons que nous ne pouvons avoir aucune confiance. Néanmoins, nous ne parvenons pas à les mépriser comme ils le méritent ni à les écarter de notre route. A travers et malgré tout ce qui nous sépare et tout ce qui les défigure, une affirmation à laquelle nous avons une foi plus solide et plus organique qu’à toutes les expériences et à tous les raisonnements de la raison, une affirmation obscure mais invincible, nous atteste que cet homme, dût-il nous précipiter dans les malheurs les plus graves, n’est pas notre ennemi dans le plan général et éternel de la vie. Il se peut qu’il n’y ait aucune sanction à ces sympathies ou à ces antipathies ; et que rien n’y réponde, soit parmi les phénomènes visibles ou invisibles qui composent notre existence, soit parmi les fluides connus ou inconnus qui forment et entretiennent notre santé physique ou morale, nos sentiments de joie ou de tristesse et le milieu mobile et très impressionnable où flotte notre destin. Il n’en reste pas moins qu’il y a là une force indéniable et qui prend une part décisive à l’accomplissement de notre bonheur en amitié comme en amour. Cette troisième puissance affective n’a égard ni à l’âge ni au sexe, ni à la beauté ni à la laideur ; elle est indépendante de l’attrait physique et des affinités de l’esprit et du caractère. Elle est comme l’atmosphère bienfaisante et féconde où baignent cet attrait et cette affinité. Quand cette troisième puissance, cette atmosphère vivifiante fait défaut dans l’amour, de là viennent tous les malentendus, tous les chagrins, toutes les déceptions qui désunissent deux êtres qui s’estiment, se comprennent et s’aiment passionnément. Comme on ignore la nature de cette puissance, on lui donne des noms divers et obscurs. On l’appelle l’âme, l’instinct, l’inconscient, le subconscient, le divin même. Elle émane probablement de l’organe indéfini qui nous relie à tout ce qui ne concerne pas directement notre individualité ; à tout ce qui la déborde dans le temps et l’espace, dans le passé et l’avenir. »
LES RAMEAUX D’OLIVIER
N’oublions pas que nous vivons des jours féconds et décisifs. Il est probable que nos descendants nous envieront l’aube que nous traversons sans la connaître ; comme nous envions ceux qui prirent part au siècle de Périclès, aux plus beaux temps de la gloire romaine et à certaines heures de la Renaissance italienne. Lumineuse dans le souvenir, la magnifique poussière qui enveloppe les grands mouvements des hommes, aveugle ceux qui la soulèvent et la respirent ; leur cache la direction de la route, et surtout la pensée, la nécessité ou l’instinct qui les mène.
Il importe de s’en rendre compte. Le tissu de la vie quotidienne fut à peu près pareil dans tous les siècles où les hommes atteignirent une certaine facilité d’existence. Ce tissu où la surface occupée par les biens et les maux reste sensiblement la même, s’éclaire ou s’assombrit par transparence, selon l’idée dominante de la génération qui le déroule. Et quels que soient sa forme ou son déguisement cette idée se réduit toujours, en dernière analyse, à une certaine conception de l’univers. Les calamités et les prospérités individuelles ou publiques n’ont qu’une influence passagère sur le bonheur et le malheur des hommes, tant qu’elles ne modifient point au sujet de leurs dieux, de l’infini, de l’inconnu et de l’économie du monde, les idées générales qui les éclairent et les nourrissent. C’est donc là, plutôt que dans les guerres ou les troubles civils, qu’il nous faut regarder pour savoir si une génération a passé dans l’ombre ou la lumière, dans la détresse ou dans la joie. C’est là que nous voyons pourquoi tel peuple qui essuya bien des revers nous a laissé d’innombrables témoignages de beauté et d’allégresse, tandis que tel autre, naturellement riche ou souvent victorieux, ne nous a légué que les monuments d’une vie morne et terrifiée.
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Nous sortons, (pour ne parler que des trois ou quatre derniers siècles de la civilisation actuelle) nous sortons de la grande période religieuse. Durant cette période, malgré les espérances d’outre-tombe, la vie humaine se détacha sur un fond assez sombre et assez menaçant. Il est vrai que reculant chaque jour davantage, ce fond laissait les mille rideaux mobiles et diversement nuancés de l’art et de la métaphysique s’interposer assez librement entre les derniers hommes et ses plis effacés. On oubliait un peu son existence. Il n’apparaissait plus qu’aux heures des grandes déchirures. Cependant il existait toujours à l’état immanent, donnant à l’atmosphère et au paysage une couleur uniforme ; et à la vie humaine une signification diffuse qui imposait une sorte de patience provisoire aux questions trop pressantes.
Aujourd’hui, ce fond s’en va par lambeaux. Qu’y a-t-il à sa place qui prête à l’horizon une forme visible, une signification nouvelle ?
L’axe illusoire sur lequel l’humanité croyait évoluer s’est brusquement rompu ; et l’immense plateau qui porte les hommes, après avoir oscillé quelque temps dans nos imaginations alarmées, s’est tranquillement remis à tourner sur le pivot réel qui l’avait toujours soutenu. Rien n’est changé qu’un de ces mots inexpliqués dont nous recouvrons les choses que nous ne comprenons point. Jusqu’ici le pivot du monde nous semblait formé de puissances spirituelles ; aujourd’hui, nous sommes convaincus qu’il est composé d’énergies purement matérielles. Nous nous flattons qu’une grande révolution s’est accomplie au royaume de la vérité. En fait, il n’y a eu, dans la république de notre ignorance, qu’une permutation d’épithètes, une sorte de coup d’état verbal, les termes « esprit » et « matière » n’étant que les attributs interchangeables du même inconnu.
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Mais s’il est vrai, qu’en elles-mêmes, ces épithètes ne devraient avoir qu’une importance littéraire, puisque l’une et l’autre sont probablement inexactes et ne représentent pas plus la réalité que l’épithète « Atlantique » ou « Pacifique » appliquée à l’océan ne représente celui-ci, elles n’en ont pas moins, selon que l’on s’attache exclusivement à la première ou à la seconde, sur notre avenir, sur notre morale, et partant sur notre bonheur, une influence prodigieuse. Nous errons autour de la vérité, sans autre guide que des hypothèses qui allument en guise de torches quelques mots fumeux mais magiques, et ces mots deviennent bientôt pour nous des entités vivantes qui se mettent à la tête de notre activité physique, intellectuelle et morale. Si nous croyons que l’esprit dirige l’univers, toutes nos recherches et toutes nos espérances se concentrent sur notre propre esprit, ou plutôt sur les facultés verbales et imaginatives de celui-ci ; et nous nous adonnons à la théologie et à la métaphysique. Sommes-nous persuadés que le dernier mot de l’énigme se trouve dans la matière, nous nous attachons exclusivement à l’interroger et nous n’accordons plus notre confiance qu’aux sciences expérimentales. Nous commençons cependant à reconnaître que « matérialisme » et « spiritualisme » ne sont que les deux noms opposés mais identiques de notre angoisse impuissante à comprendre[2]. Néanmoins, chacune des deux méthodes nous entraîne en un monde moral qui semble appartenir à une planète différente.