[2] « L’axiome fondamental de ma philosophie spéculative, dit Huxley, est que matérialisme et spiritualisme sont les pôles opposés de la même absurdité, absurdité qui consiste à nous imaginer que nous pouvons connaître quelque chose touchant l’esprit et la matière. »
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Négligeons les conséquences accessoires. Le grand avantage de l’interprétation spiritualiste c’est qu’elle donne à notre vie une morale, un but et une signification imaginaires mais très supérieurs à ceux que lui proposent nos instincts incultes. Le spiritualisme plus ou moins incroyant d’aujourd’hui s’éclaire encore du reflet de cet avantage, et garde une foi profonde, bien qu’assez informe, à la suprématie finale et au triomphe indéterminé de l’esprit.
Au contraire, l’autre interprétation ne nous offre aucune morale, aucun idéal supérieurs à l’instinct, aucun but situé hors de nous ; ni d’autre horizon que le vide. Ou bien, si l’on pouvait tirer une morale de la seule théorie synthétique qui soit née des innombrables constatations expérimentales et fragmentaires qui forment la masse imposante mais muette des conquêtes de la science, j’entends de la théorie évolutionniste, ce serait l’effroyable et monstrueuse morale de la nature ; c’est-à-dire l’adaptation de l’espèce au milieu, le triomphe du plus fort et tous les crimes nécessaires de la lutte pour la vie. Or, cette morale, qui paraît bien être, en attendant une autre certitude, la morale essentielle de toute vie terrestre, puisqu’elle anime les actions des hommes agiles et éphémères aussi bien que les lents mouvements des cristaux immortels, cette morale deviendrait rapidement fatale à l’humanité si elle était pratiquée à l’extrême. Toutes les religions, toutes les philosophies, les conseils des dieux et des sages, n’ont eu d’autre but que d’introduire dans ce milieu trop ardent, et qui, s’il était pur, dissolverait probablement notre espèce, des éléments qui en atténuaient la virulence. C’était notamment la foi en des dieux justes et redoutables, l’espoir de récompenses et la crainte de châtiments éternels. C’étaient encore les matières neutres et les antidotes, auxquels, avec une prévoyance assez curieuse, la nature avait réservé une place dans notre propre cœur, je veux dire la bonté, la pitié, le sens de la justice.
En sorte que ce milieu intolérant et exclusif, qui devrait être notre milieu naturel et normal, n’a jamais été pur, et ne le sera probablement jamais. Quoiqu’il en soit, l’état dans lequel il se trouve aujourd’hui offre un spectacle étrange et digne d’attention. Il s’agite, il bouillonne et se précipite comme un liquide dans lequel le hasard vient de laisser tomber quelques gouttes d’un réactif inconnu. Les principes pondérateurs qu’y avaient ajoutés les religions s’évaporent et s’éliminent peu à peu par le haut, tandis que dans le bas ils se coagulent en une masse épaisse et inactive. Mais à mesure qu’ils disparaissent, les antidotes purement humains, bien que profondément oxydés par l’élimination des éléments religieux, acquièrent plus de vigueur et semblent s’évertuer à maintenir le titre du mélange où l’espèce humaine est cultivée par un destin obscur. En attendant des auxiliaires encore innomés, ils occupent la place abandonnée par les forces qui s’évaporent.
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N’est-il pas surprenant, tout d’abord, que malgré l’affaiblissement du sentiment religieux, et l’influence que cet affaiblissement devrait avoir sur la raison humaine, puisqu’elle ne voit plus d’intérêt surnaturel à faire le bien ; et que l’intérêt naturel qu’il y a à le faire est assez discutable, n’est-il pas surprenant que la somme de justice et de bonté et la qualité de la conscience générale, loin de s’amoindrir se soient incontestablement élevées ? Je dis incontestablement, bien qu’il ne soit pas douteux qu’on le contestera. Il faudrait, pour l’établir, passer en revue toute l’histoire, tout au moins celle de ces derniers siècles ; comparer la situation des malheureux d’autrefois à celle des malheureux d’aujourd’hui ; placer à côté du total des injustices d’hier, le total des injustices actuelles ; confronter l’état du serf, du demi-serf, du paysan, de l’ouvrier des anciens régimes à celui de notre travailleur ; superposer l’indifférence, l’inconscience, la tranquille et dure certitude de ceux qui possédaient naguère, à la sympathie, à l’inquiétude pleine de reproches, aux hésitations de ceux qui possèdent à présent. Tout ceci exigerait une étude détaillée et fort longue ; mais je pense qu’une intelligence de bonne foi accordera sans peine qu’il y a, non seulement dans le désir des hommes, ce qui paraît certain, mais en fait, malgré de trop réelles et trop innombrables misères, un peu plus de justice, de solidarité, de sympathie et d’espérances…
A quelle religion, à quelles pensées, à quels éléments nouveaux faut-il attribuer cette amélioration illogique de notre atmosphère morale ? Il est difficile de le préciser ; car s’il est certain qu’ils commencent d’agir d’une manière très sensible, ils sont encore trop récents, trop amorphes, trop peu fixés pour qu’on les puisse qualifier.
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Essayons néanmoins de démêler quelques indices ; et constatons en premier lieu que notre conception de l’univers s’est profondément et très efficacement modifiée ; et surtout qu’elle tend à se modifier de plus en plus rapidement. Sans qu’on s’en rende compte, chacune des découvertes si nombreuses de la science, — qu’il s’agisse de l’histoire, de l’anthropologie, de la géographie, de la géologie, de la médecine, de la physique, de la chimie, de l’astronomie, etc., — altère notre atmosphère accoutumée et ajoute quelque chose d’essentiel à une image que nous ne distinguons pas encore, mais qui nous surplombe, occupe tout l’horizon et que nous pressentons énorme. Les traits en sont épars comme ces illuminations que l’on voit dans les fêtes nocturnes. Un fronton, une colonnade, une coupole, un portique incohérents apparaissent brusquement dans le ciel. On ne sait ce qu’ils signifient, à quoi ils appartiennent. Ils flottent absurdement dans l’éther immobile ; ce sont des songes inconsistants dans le firmament calme. Mais soudain, une petite ligne de lumière serpente dans l’azur, relie en un clin d’œil la coupole aux colonnes, le portique au fronton, les degrés à la terre ; et l’édifice inattendu, comme s’il jetait au loin un masque de ténèbres, s’affirme et s’explique dans la nuit.