C’est cette petite ligne de lumière, cette ondulation décisive, ce trait de feu général et complémentaire qui manque encore dans la nuit de notre intelligence. Mais on sent qu’il existe, qu’il est là, dessiné en ombre dans l’obscurité, qu’un rien, une étincelle, partie d’on ne sait quelle science, suffira à l’allumer et à donner un sens infaillible et précis à nos pressentiments immenses et à toutes les notions dispersées qui s’égarent dans le néant inconnaissable.
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En attendant, ce néant, — séjour de notre ignorance, — qui, après le départ des idées religieuses, avait paru effroyablement vide, se peuple peu à peu de figures vagues mais énormes. A chaque fois que se dresse une de ces formes nouvelles, l’étendue sans limites où elle vient se mouvoir, augmente dans des proportions sans limites à leur tour ; car les bornes de l’illimité évoluent sans cesse dans notre imagination. Certes, les dieux que conçurent certaines religions positives furent parfois très grands. Le Dieu juif et chrétien, par exemple, s’affirmait incommensurable, contenait toute chose, et les premiers de ses attributs étaient l’éternité et l’infinité. Mais l’infini est une notion abstraite et ténébreuse qui ne prend vie et ne s’éclaire que par le déplacement de frontières que l’on recule de plus en plus dans le fini. Il constitue une étendue sans forme dont nous ne pouvons prendre conscience que grâce à quelques phénomènes qui surgissent sur des points de plus en plus éloignés du centre de notre imagination. Il n’a d’efficace que par la multiplicité des faces, pour ainsi dire tangibles et positives de l’inconnu qu’il nous dévoile dans ses profondeurs. Il ne nous devient compréhensible et sensible que lorsqu’il s’anime, s’agite et allume aux divers horizons de l’espace des questions de plus en plus lointaines, de plus en plus étrangères à toutes nos certitudes. Pour que notre vie prenne part à sa vie, il faut qu’il nous interroge sans cesse et sans cesse nous mette en présence de l’infini de notre ignorance qui est le seul vêtement visible sous lequel se laisse deviner l’infini de son existence.
Or, les dieux les plus incommensurables ne posaient guère de questions pareilles à celles que nous posent sans répit ce que leurs adorateurs appellent encore le néant, qui est en réalité la nature. Ils se contentaient de régner dans un espace mort, sans événements et sans images, par conséquent, sans points de repère pour nos imaginations, et n’ayant sur nos pensées et sur nos sentiments qu’une influence immuable et immobile. Ainsi, notre sens de l’infini, qui est la source de toute activité supérieure, s’atrophiait en nous. Notre intelligence, pour vivre aux confins d’elle-même où elle accomplit sa mission la plus haute, notre pensée, pour occuper tout l’espace de notre cerveau, a besoin d’être continuellement sollicitée par de nouveaux rappels de l’inconnu. Dès qu’à chaque jour elle n’est pas impérieusement convoquée à l’extrémité de ses propres forces par quelque fait nouveau, — et il n’y a guère de faits nouveaux dans le règne des dieux, — elle s’endort, se contracte, s’affaisse et dépérit. Une seule chose est capable de dilater également, dans toutes leurs parties, tous les lobes de notre tête ; c’est l’idée active que nous nous faisons de l’énigme dans laquelle nous nous mouvons. Risque-t-on de se tromper en affirmant que jamais l’activité de cette idée ne fut comparable à celle d’aujourd’hui ? Jamais, ni au temps où florissait la théologie indoue, juive ou chrétienne, ni aux jours où la métaphysique grecque ou allemande utilisait toutes les forces du génie humain, notre représentation de l’univers ne fut animée, fécondée et accrue par des apports aussi imprévus, aussi chargés de mystères, aussi énergiques, aussi réels. Jusqu’ici on la nourrissait d’aliments pour ainsi dire indirects ; ou plutôt elle se nourrissait illusoirement d’elle-même. Elle s’enflait de son propre souffle, s’arrosait de ses propres eaux, et bien peu de chose lui venait du dehors. Aujourd’hui, c’est l’univers même qui commence à pénétrer dans la représentation que nous nous en faisons. Le régime de notre pensée est changé. Ce qu’elle acquiert est pris hors d’elle-même et s’ajoute à sa substance. Elle emprunte au lieu de prêter. Elle ne répand plus autour d’elle le reflet de sa propre grandeur, mais absorbe la grandeur d’alentour. Jusqu’ici, nous avions dialogué avec notre logique infirme ou notre imagination désœuvrée au sujet de l’énigme, à présent, sortis de notre demeure trop intérieure, nous essayons d’entrer en rapport avec l’énigme même. Elle nous interroge et nous balbutions de notre mieux. Nous lui posons des questions ; et pour nous répondre, elle démasque par moment une perspective lumineuse et sans bornes dans l’immense cirque de ténèbres où nous nous agitons. Nous étions, pourrait-on dire, semblables à des aveugles qui s’imagineraient le monde extérieur du fond d’une chambre close. Maintenant, nous sommes ces mêmes aveugles qu’un guide toujours silencieux mène tour à tour dans la forêt, la plaine, sur la montagne et au bord de la mer. Leurs yeux ne se sont pas encore ouverts ; mais leurs mains tremblantes et avides peuvent tâter les arbres, froisser les épis, cueillir une fleur ou un fruit, s’étonner à l’arête d’un rocher ou se mêler à la fraîcheur des vagues ; pendant que leurs oreilles apprennent à distinguer, sans qu’elles aient besoin de les comprendre, les mille chants réels du soleil et de l’ombre, du vent et de la pluie, des feuilles et des flots.
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Si notre bonheur, comme nous le disions plus haut, dépend de notre conception de l’univers, c’est, en grande partie, que notre morale en dépend. Et celle-ci dépend bien moins de la nature que de la grandeur de cette conception. Nous serions meilleurs, plus nobles, plus moraux, au sein d’un univers prouvé sans morale mais conçu infini, qu’au milieu d’un univers qui atteindrait la perfection de l’idéal humain, mais qui nous paraîtrait circonscrit et sans mystère. Il importe avant tout de rendre aussi vaste que possible le lieu où se développent toutes nos pensées et tous nos sentiments ; et ce lieu n’est autre que celui où nous nous représentons l’univers. Nous ne pouvons nous mouvoir que dans l’idée que nous nous faisons du monde où nous nous mouvons. Tout part de là, tout en découle ; et tous nos actes, le plus souvent à notre insu, sont modifiés par la hauteur et l’étendue de cet immense réservoir de force qui se trouve au sommet de notre conscience.
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Je crois que l’on peut dire que jamais ce réservoir ne fut plus vaste ni situé plus haut. Certes, l’idée que nous nous faisons de l’organisation et du gouvernement des puissances infinies est moins précise qu’autrefois ; mais c’est par l’honnête et noble raison qu’elle n’admet plus de limites chimériquement nettes. Elle ne contient plus aucune morale fixe, aucune consolation, aucune promesse, aucune espérance certaine. Elle est nue et presque vide, parce que rien n’y subsiste qui ne soit le roc même de quelques faits primitifs. Elle n’a plus de voix, elle n’a plus d’images que pour proclamer et illustrer son immensité. En dehors de cela elle ne nous dit plus rien ; mais cette immensité étant restée son seul attribut impérieux et irrécusable, l’emporte en énergie, en noblesse et en éloquence sur tous les attributs, sur toutes les vertus et les perfections dont nous avions jusqu’à ce jour peuplé notre inconnu. Elle ne nous impose aucun devoir ; mais elle nous entretient dans un état de grandeur qui nous permet de remplir plus facilement et plus généreusement tous ceux qui nous attendent au seuil d’un avenir prochain. En nous rapprochant de notre véritable place dans le système des mondes, elle ajoute à notre vie spirituelle et générale tout ce qu’elle enlève à notre importance matérielle et individuelle. Mieux elle nous fait comprendre notre petitesse, plus grandit en nous ce qui comprend cette petitesse. Un être nouveau, plus désintéressé et probablement plus près de ce qui doit s’affirmer un jour la vérité dernière se substitue peu à peu à l’être originel qui se dissout dans la conception qui l’accable.
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Pour cet être nouveau, lui-même et tous les hommes qui l’entourent, ne représentent plus qu’un point si minime dans l’infini des forces éternelles qu’ils ne suffisent plus à fixer son attention et son intérêt. Nos frères, nos descendants immédiats, notre prochain visible, tout ce qui naguère encore bornait nos sympathies, cède peu à peu le pas à une entité plus démesurée et plus haute. Nous ne sommes presque rien ; mais l’espèce à laquelle nous appartenons occupe une place que l’on peut reconnaître dans l’océan sans bornes de la vie. Si nous ne comptons plus, l’humanité dont nous faisons partie acquiert l’importance dont nous nous dépouillons. Ce sentiment, qui commence seulement à se faire jour dans l’atmosphère habituelle de nos pensées et de notre inconscient, travaille déjà notre morale, et y prépare sans doute des bouleversements aussi grands que ceux qu’y opérèrent les religions les plus subversives. Il déplacera peu à peu le centre de la plupart de nos vertus et de nos vices. Il substituera à un idéal fictif et individuel, un idéal désintéressé, illimité et cependant tangible, dont il n’est pas encore possible de prévoir les conséquences et les lois. Mais quelles qu’elles soient, on peut affirmer dès à présent qu’elles seront plus générales et plus décisives qu’aucune de celles qui les précédèrent dans l’histoire supérieure et pour ainsi dire astrale de l’humanité. En tout cas, on ne saurait guère contester que l’objet de cet idéal est plus vaste, plus durable et surtout plus certain que les meilleurs de ceux qui avant lui éclairèrent nos ténèbres, puisqu’il se confond en plus d’un point avec l’objet même de l’univers.