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Or, nous sommes au moment où naissent autour de nous mille raisons nouvelles de prendre confiance dans les destinées de notre espèce. Voici des centaines et des centaines de siècles que nous occupons cette terre ; et les plus grands dangers semblent passés. Ils furent si menaçants que nous n’y avons échappé que par un hasard qui ne doit pas se reproduire plus d’une fois sur mille dans l’histoire des mondes. La terre, trop jeune encore, balançait à l’aventure, avant de les fixer, ses continents, ses îles et ses mers. Le feu intérieur, premier maître de la planète, crevait à chaque instant sa prison de granit ; et le globe, hésitant dans l’espace, errait entre des astres avides et hostiles qui ignoraient leurs lois. Nos facultés indécises flottaient aveuglément dans notre corps, comme les nébuleuses dans l’éther ; un rien, aux heures tâtonnantes où se constituait notre cerveau, où se ramifiait le réseau de nos nerfs, pouvait détruire notre avenir humain. Aujourd’hui, l’instabilité des mers et les révoltes du feu intérieur sont infiniment moins à craindre ; en tout cas, il est vraisemblable qu’elles ne produiront plus de catastrophes universelles. Quant au troisième péril, la rencontre d’un astre désorbité, il est permis de croire qu’il nous laissera les quelques siècles de répit nécessaire pour que nous apprenions à y parer. En voyant ce que nous avons fait et ce que nous devons être sur le point de faire, il n’est pas absurde d’espérer qu’un jour nous saisirons ce secret essentiel des mondes que, provisoirement, pour apaiser notre ignorance, comme on apaise et endort un enfant en lui répétant des mots insignifiants et monotones, nous avons appelé la loi de la gravitation. Il n’y a rien d’insensé à supposer que le secret de cette force souveraine se cache en nous, ou autour de nous, à portée de notre main. Elle est peut-être maniable et docile comme la lumière et l’électricité ; elle est peut-être toute spirituelle et dépend d’une cause très simple que le déplacement d’un objet peut nous révéler. La découverte d’une propriété inattendue de la matière, analogue à celle qui vient de décéler les vertus déconcertantes du radium, peut directement nous conduire aux sources mêmes de l’énergie et de la vie des astres ; dès lors le sort de l’homme serait changé ; et la terre, définitivement sauvée, deviendrait éternelle. A notre gré, elle se rapprocherait ou s’éloignerait des foyers de chaleur et de lumière, elle fuirait les soleils vieillis et chercherait des fluides, des forces et des vies insoupçonnées dans l’orbite de mondes vierges et inépuisables.
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J’accorde que tout cela est plein d’espérances contestables ; et que l’on peut presque aussi raisonnablement désespérer des destinées de l’homme. Mais c’est déjà beaucoup que le choix demeure possible et que jusqu’ici rien ne soit décidé contre nous. Chaque heure qui passe augmente nos chances de durer et de vaincre. On peut dire, je le sais, qu’au point de vue de la beauté, de la jouissance et de l’intelligence harmonieuse de la vie, quelques peuples — les grecs et les romains du commencement de l’empire, par exemple, — nous furent supérieurs. Il n’en reste pas moins que la somme totale de civilisation répandue sur notre globe ne fut jamais comparable à celle d’aujourd’hui. Une civilisation extraordinaire comme celle d’Athènes, de Rome ou d’Alexandrie, ne formait qu’un îlot lumineux que menaçait de toutes parts et que finissait toujours par engloutir l’océan sauvage qui l’environnait. A présent, — à part le péril jaune qui ne semble pas sérieux, — il n’est plus possible qu’une invasion barbare nous fasse perdre en quelques jours nos acquisitions essentielles. Les barbares ne peuvent plus venir du dehors ; ils sortiraient de nos campagnes et de nos villes, des bas-fonds de notre propre vie ; ils seraient tout imprégnés de la civilisation qu’ils prétendraient détruire, et ce n’est qu’en usant de ses acquisitions qu’ils parviendraient à nous en enlever les fruits. Il n’y aurait donc, au pire, qu’un temps d’arrêt suivi d’un déplacement de richesses spirituelles.
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Puisque nous avons le choix d’une interprétation qui fait le fond de lumière ou d’ombre de notre existence, il serait peu sage d’hésiter. Dans les plus insignifiantes circonstances, notre ignorance ne nous offre le plus souvent qu’un choix du même genre et qui ne s’impose pas davantage. L’optimisme ainsi entendu n’a rien de béat ni de puéril ; il ne se réjouit pas niaisement comme le paysan au sortir de l’auberge ; mais il fait la balance de ce qui a eu et de ce qui peut avoir lieu, des craintes et des espérances ; et si celles-ci ne sont pas assez lourdes, il y ajoute le poids de la vie.
Du reste, ce choix n’est même pas nécessaire ; il suffit que nous prenions conscience de la grandeur de notre attente. Car nous sommes dans l’état magnifique où Michel-Ange a peint, sur ce prodigieux plafond de la chapelle Sixtine, les prophètes et les justes de l’Ancien Testament : nous vivons dans l’attente ; et peut-être dans les derniers moments de l’attente. L’attente, en effet, a des degrés qui vont d’une sorte de résignation vague et qui n’espère pas encore au tressaillement que suscitent les mouvements les plus proches de l’objet attendu. Il semble que nous entendions ces mouvements : bruit de pas surhumains, porte énorme qui s’ouvre, souffle qui nous caresse ou lumière qui vient, on ne sait ; mais l’attente à ce point est un instant de vie ardent et merveilleux, la plus belle période du bonheur, sa jeunesse, son enfance…
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Je le répète, nous n’eûmes jamais autant de motifs d’espérer. Qu’ils nous soient chers. C’est soutenus par de moindres motifs que nos prédécesseurs ont fait les grandes choses qui sont restées pour nous les meilleurs témoignages des destinées humaines. Ils ont eu confiance alors qu’ils ne trouvaient que de déraisonnables raisons d’en avoir. Aujourd’hui, que quelques-unes de ces raisons sortent vraiment de la raison, il serait mal de montrer moins de courage que ceux qui puisaient le leur aux lieux mêmes où nous ne puisons plus que nos découragements.
Nous ne croyons plus que ce monde est la prunelle d’un dieu unique et attentif à nos plus minimes pensées ; mais nous savons qu’il est livré à des forces tout aussi puissantes, tout aussi attentives, à des lois et à des devoirs qu’il nous appartient de pénétrer. C’est pourquoi notre attitude en face du mystère de ces forces est changée. Elle n’est plus la peur, mais l’audace. Elle n’est plus l’agenouillement de l’esclave devant le maître ou le créateur, mais elle permet le regard de l’égal à l’égal, car nous portons en nous l’égal des plus profonds et des plus grands mystères.