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Et puis, que penser de la table sur laquelle se passent tant de choses qu’on ne peut deviner ? des fauteuils ironiques où il est défendu de dormir, des plats et des assiettes qui ne contiennent plus rien lorsqu’on vous les confie ? de la lampe qui chasse les ténèbres, et de l’âtre qui met en fuite les jours froids ?… Que d’ordres, que de dangers, que de défenses, que de problèmes, que d’énigmes qu’il faut classer dans la mémoire surchargée !… Et comment concilier tout cela avec d’autres lois, d’autres énigmes plus vastes et plus impérieuses, qu’on porte en soi, dans son instinct, qui surgissent et se développent d’heure en heure, qui viennent du fond des temps et de la race, envahissent le sang, les muscles et les nerfs, et s’affirment soudain plus irrésistibles et plus puissantes que la douleur, l’ordre même du maître et la crainte de la mort ? Ainsi pour ne citer que cet exemple, lorsque l’heure du sommeil a sonné pour les hommes, on s’est retiré dans sa niche, entouré des ténèbres, du silence et de la solitude formidable de la nuit. Tout dort dans la maison du maître. On se sent très petit et très faible en présence du mystère. On sait que l’ombre est peuplée d’ennemis qui se glissent et attendent. On suspecte les arbres, le vent qui passe et les rayons de lune. On voudrait se cacher et se faire oublier en retenant son souffle. Pourtant il faut veiller ; il faut, au moindre bruit, sortir de sa retraite, affronter l’invisible et troubler brusquement le silence imposant des étoiles au risque d’attirer sur soi seul le malheur ou le crime qui chuchote. Quel que soit l’ennemi, fût-il l’homme, c’est-à-dire le frère même du dieu qu’il s’agit de défendre, il faut l’attaquer aveuglément, lui sauter à la gorge, planter des dents, peut-être sacrilèges, dans de la chair humaine, oublier les prestiges d’une main et d’une voix pareilles à celles du maître, ne jamais se taire, ne jamais fuir, ne jamais se laisser tenter ni corrompre, et, perdu dans la nuit sans secours, prolonger l’alarme héroïque jusqu’au dernier soupir. Voilà le grand devoir légué par les ancêtres, le devoir essentiel et plus fort que la mort, que la volonté même et la colère de l’homme ne peuvent rebuter. C’est toute notre humble histoire liée à celle du chien dans nos premières luttes contre tout ce qui respirait ; c’est toute cette humble et effrayante histoire, qui renaît chaque nuit dans la mémoire primitive de notre ami des mauvais jours. Et quand, dans nos demeures plus sûres, il nous arrive de le punir d’un zèle intempestif, il nous lance un regard de reproche étonné, comme pour nous signifier que nous sommes dans l’erreur, et que, si nous perdons de vue la clause capitale du pacte d’alliance qu’il a fait avec nous au temps où nous habitions les cavernes, les forêts et les marécages, il y reste fidèle malgré nous et demeure plus près de la vérité éternelle de la vie qui est pleine d’embûches et de forces hostiles.
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Mais que de soins et que d’études pour arriver à remplir sagement ce devoir ! Et qu’il s’est compliqué depuis le temps des grottes silencieuses et des grands lacs déserts ! C’était si simple, alors, si clair et si facile ! L’antre solitaire s’ouvrait au flanc du mont, et tout ce qui s’avançait, tout ce qui remuait à l’horizon des plaines ou des bois, était l’ennemi indubitable !… Mais aujourd’hui, on ne sait plus… Il faut se mettre au courant d’une civilisation qu’on désapprouve, avoir l’air de comprendre mille choses incompréhensibles… Ainsi, il paraît évident que désormais le monde entier n’appartient plus au maître, que sa propriété consent à d’inexplicables limites… Il est donc tout d’abord nécessaire qu’on sache exactement où commence et où finit le domaine sacré. Que doit-on tolérer, que faut-il interdire ? — Voilà la route où tout le monde, le pauvre même, a le droit de passer. Pourquoi ? — On n’en sait rien ; c’est un fait qu’on déplore mais qu’on doit accepter. Heureusement, par contre, voici le beau sentier, le sentier réservé, que nul ne peut fouler. Ce sentier est fidèle aux saines traditions ; il importe de ne pas le perdre de vue ; c’est par lui que les problèmes difficiles font leur entrée dans l’existence quotidienne. Voulez-vous un exemple ? — On dort tranquillement dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le seuil de la cuisine. Les pots de porcelaines s’amusent à se pousser du coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L’horloge, qui s’ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu’elle sonne l’heure auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent un poulet, un lièvre, trois perdreaux, à côté d’autres choses qu’on appelle fruits ou légumes : petits pois, haricots, pêches, melons, raisins, et qui ne valent rien. La cuisinière vide un grand poisson d’argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir !) dans la boîte aux ordures. — Ah ! la boîte aux ordures ! trésor inépuisable, réceptacle d’aubaines, joyau de la maison ! On en aura sa part, exquise et subreptice, mais il ne convient pas qu’on ait l’air de savoir où elle se trouve. Il est strictement interdit d’y fouiller. L’homme défend ainsi maintes choses agréables, et la vie serait morne et les jours seraient nus s’il fallait obéir à tous les commandements de l’office, de la cave et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient pas longtemps des ordres qu’il prodigue. On le trompe aisément. On arrive à ses fins et l’on fait ce qu’on veut, pourvu qu’avec patience on sache attendre l’heure. On est soumis à l’homme et il est le seul dieu ; mais on n’en à pas moins sa morale personnelle, précise, imperturbable, qui proclame hautement que les actes défendus deviennent très licites par le fait même qu’ils s’accomplissent à l’insu du maître. C’est pourquoi fermons l’œil attentif qui a vu. Ayons l’air de dormir en rêvant à la lune. — Tiens ! on frappe doucement à la fenêtre bleue qui donne sur le jardin. — Qu’est-ce donc ? — Rien, une branche d’aubépine qui vient voir ce qu’on fait dans la cuisine fraîche. — Les arbres sont curieux et souvent agités ; mais ils ne comptent point, on n’a rien à leur dire, ils sont irresponsables, ils obéissent au vent qui n’a pas de principes. — Mais quoi ? — J’entends des pas !… — Debout, l’oreille en pointe et le nez en action !… — Non ! c’est le boulanger qui s’approche de la grille, tandis que le facteur ouvre une petite porte dans la haie de tilleuls. — Ils sont connus, c’est bien… Ils apportent quelque chose, on peut les saluer ; et la queue, circonspecte, s’agite deux ou trois fois, avec un sourire protecteur. Autre alerte ! Qu’est-ce encore ? — Une voiture s’arrête devant le perron. Ah ! ceci est plus grave !… Le problème est complexe. — Il importe avant tout de copieusement injurier les chevaux, grandes bêtes orgueilleuses, toujours endimanchées et toujours en sueur, qui ne répondent pas. Cependant on examine du coin de l’œil les personnages qui descendent. — Ils sont bien mis et semblent pleins d’assurance. Ils vont probablement s’asseoir à la table des dieux. Il convient d’aboyer sans aigreur, avec une nuance de respect, pour montrer que l’on fait son devoir, mais qu’on le fait avec intelligence. Néanmoins on nourrit quelque arrière-soupçon, et dans le dos des hôtes, à la dérobée, on hume l’air avec persévérance et d’un air entendu, afin de démêler les intentions cachées.
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Mais des pas clopinants sonnent autour de la cuisine. Cette fois c’est le pauvre qui traîne sa besace ; l’ennemi essentiel, l’ennemi spécifique, l’ennemi héréditaire, le descendant direct de celui qui rôdait autour de la caverne encombrée d’ossements qu’on revoit tout à coup dans la mémoire de la race. Ivre d’indignation, l’aboi entrecoupé, les dents multipliées par la haine et la rage, on va saisir aux grègues l’irréconciliable adversaire, lorsque la cuisinière, armée de son balai, sceptre ancillaire et parjure, vient protéger le traître ; et l’on est obligé de rentrer dans sa niche, où, l’œil rempli de flammes impuissantes et torves, on gronde des malédictions effroyables mais vaines, en songeant à part soi que c’est la fin de tout, qu’il n’y a plus de lois et que l’espèce humaine a perdu la notion du juste et de l’injuste…
Est-ce tout ? — Pas encore, car la plus petite vie se compose d’innombrables devoirs, et c’est un long travail que de s’organiser une existence heureuse sur la limite de deux mondes aussi différents que le monde des bêtes et le monde des hommes. Comment nous en tirerions-nous s’il nous fallait servir, tout en restant dans notre sphère, une divinité non plus imaginaire et semblable à nous-mêmes puisqu’elle est née de nos pensées, mais un dieu bien visible, toujours présent, toujours actif et aussi étranger, aussi supérieur à notre être que nous le sommes au chien ?
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A présent, pour en revenir à Pelléas, il sait à peu près ce qu’il faut faire et comment se conduire dans l’enceinte du maître. Mais le monde ne finit pas aux portes des maisons et de l’autre côté des murs et de la haie il y a un univers dont on n’a plus la garde, où l’on n’est plus chez soi, où les relations sont changées. De quelle façon se tenir dans la rue, dans les champs, sur le marché, dans les boutiques ? A la suite d’observations difficiles et délicates, il comprend qu’il sied de ne pas obéir aux appels étrangers, d’être poli avec indifférence envers les inconnus qui vous caressent. Il faut ensuite accomplir consciencieusement certains devoirs de mystérieuse courtoisie envers ses frères les autres chiens, respecter les poules et les canards, n’avoir pas l’air de remarquer les gâteaux du pâtissier qui se prélassent insolemment à portée de la langue, témoigner aux chats qui, sur le seuil des portes, vous provoquent par d’affreuses grimaces un mépris silencieux mais qui se souviendra, et ne pas oublier qu’il est licite et même louable de poursuivre et d’étrangler les souris, les rats, les lapins sauvages et généralement tous les animaux (on doit le reconnaître à des marques secrètes) qui n’ont pas encore fait leur paix avec l’homme.
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